La démarche Photovoice à titre d’outil de changement social auprès des jeunes de la rue

La démarche Photovoice à titre d’outil de changement social auprès des jeunes de la rue1

Par
Lyne Douville, Ph.D., TCF, Ps., Ps. éd., Professeure
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Département de psychoéducation,
Université du Québec à Trois-Rivières, 
Lyne.Douville@uqtr.ca

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Alexa Dubé, Candidate à la maitrise, M.Sc. en psychoéducation, Éducatrice spécialisée
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Centre jeunesse de Montréal Institut universitaire
Alexa.Dube@uqtr.ca

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Myriam Émery, M.Sc.
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Intervenante sociocommunautaire à l’Office municipal de l’habitation de Trois-Rivières
Myriam.Emery@uqtr.ca

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Ariane Normand, M.A. Professionnelle de recherche et responsable des communications
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Centre d’études interdisciplinaires sur le développement de l’enfant et la famille
Ariane.Normand@uqtr.ca

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Résumé :

Photovoice est une stratégie qui utilise la photographie comme outil de changement social. Ce projet novateur a été intégré dans le cadre d’ateliers de réinsertion sociale par Point de Rue, un organisme communautaire qui œuvre auprès des gens en rupture sociale. Cette méthode a été utilisée avec des jeunes de la rue puisqu’elle positionne l’individu dans une approche participative qui encourage l’expression de soi en permettant une voix par la prise de photos. La présente recherche vise à bonifier les connaissances quant à la compréhension de la participation sociale ainsi que la diminution de l’exclusion sociale des jeunes de la rue.

Mots-clés : 

Jeunes de la rue, Photovoice, empowerment, changement social

INTRODUCTION

L’itinérance prend de multiples visages. Ce phénomène complexe et multifactoriel s’explique par la combinaison de facteurs structuraux (conditions économiques, situations d’emploi, disponibilité et accès aux logements, compressions dans les programmes sociaux, embourgeoisement des quartiers centraux, judiciarisation, etc.) et de facteurs individuels (vulnérabilités personnelles, expériences avec les organisations publiques, etc.) (Farinas, 2016). À cela s’ajoutent les lacunes du système en matière de soutien offert aux personnes sortant des établissements de santé mentale, des services correctionnels ou de protection à l’enfance (Gaetz, Dej, Richter et al., 2016). Ces facteurs peuvent avoir des effets cumulatifs conduisant à différentes trajectoires menant à l’itinérance (Fournier, Godrie, McAll et al., 2007; Lee, Tyler et Wright, 2010; RAPSIM, 2012 et 2016; Roy et Hurtubise, 2007). En outre, tous les acteurs concernés par le phénomène de l’itinérance s’entendent sur l’importance d’une mobilisation visant à prévenir ou à réduire l’itinérance face à l’aggravation et à la complexification des problèmes associés à ce phénomène (Gouvernement du Québec, 2014). Toutefois, une nette divergence apparait quant à la façon de définir ce phénomène, de le répertorier, de le prévenir ou d’intervenir auprès des personnes concernées (Damon, 2002; Lee, Tyler et Wright, 2010). 

L’itinérance dite situationnelle, temporelle, cyclique ou chronique est notamment observée à Trois-Rivières. Depuis vingt ans, on dénote une augmentation croissante du nombre d’usagers fréquentant les services trifluviens de première ligne dédiés aux personnes en situation d’itinérance. Cette augmentation s’explique par des facteurs structuraux et individuels, mais aussi par l’accroissement de personnes provenant d’autres villes2 (Jolicoeur et Simard, 2011). Selon Jolicoeur et Simard (2011), certaines personnes se déplaceraient pour obtenir des services (traitement de substitution à la méthadone, services d’hébergement et d’alimentation, possibilité d’emploi, etc.), tandis que d’autres s’éloigneraient des grandes villes où ils vivent de la stigmatisation pour s’installer à Trois-Rivières, une ville de taille plus modeste où le coût de la vie est abordable. Fournier, Rose, Hurtubise et al. (2015) soulignent également une forte composante relationnelle liée à la mobilité interurbaine chez les jeunes de la rue dans les régions de Québec, de la Mauricie et du Centre-du-Québec. Cette mobilité « s’exprime par les liens familiaux et amicaux, les relations affinitaires développées au sein d’une ressource ou la nécessité de s’éloigner de relations de violence » (: 45). Chez certains, ce sont les perceptions attribuées à leurs relations sociales antérieures, actuelles ou projetées qui orientent leurs décisions de déplacement. Il n’en reste pas moins que leur situation socioéconomique et relationnelle demeure précaire lors de tels déplacements.

À cet égard, plusieurs travailleurs de rue insistent davantage sur le processus de désaffiliation qui se manifeste par une multiplication de ruptures, d’impasses et de difficultés propices à la dégradation des liens sociaux. La définition proposée par le Plan d’action interministériel en itinérance 2015-020 présente aussi ce phénomène comme un processus de désaffiliation, mais met l’accent sur la difficulté « d’avoir un domicile stable, sécuritaire, adéquat et salubre en raison de la faible disponibilité des logements ou de son incapacité à s’y maintenir et, à la fois, par la difficulté de maintenir des rapports fonctionnels, stables et sécuritaires dans la communauté » (Ministère de la Santé et des Services sociaux, 2014 : 6). L’inclusion sociale consiste alors à faire en sorte que tous aient les moyens de participer en tant que membres valorisés et respectés de la société, capables de contribuer à leur communauté. 

Point de Rue, un organisme communautaire trifluvien œuvrant auprès des jeunes de la rue, tente de relever le défi de l’inclusion sociale en créant des liens avec ces derniers. En offrant divers services qui vont des soins de proximité à des plateaux de travail3, l’organisme propose des activités telles que la création de vitraux, la photographie et la participation à des projets de coopération internationale. Point de Rue s’est également associé, il y a une dizaine d’années, à une équipe de chercheurs de diverses disciplines affiliée à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). Cette association s’est officialisée en 2010 avec la création de l’Université de la Rue4, un lieu de rencontre entre des chercheurs et des organismes communautaires de la région œuvrant dans le domaine de l’itinérance. Le regroupement a pour objectif de développer des initiatives de recherche à partir des préoccupations des organismes communautaires. 

Dans ce cadre, Point de Rue et une équipe de chercheurs ont mis sur pied un projet de photographie en s’appuyant sur certains principes de la méthode Photovoice. En positionnant l’individu dans une approche participative et en encourageant l’expression de soi, celle-ci utilise la photographie comme outil de changement social. Elle a été développée dans les années 1990 par Caroline Wang et Mary Ann Burris auprès de femmes participant à un programme de santé en Chine, dans l’objectif d’utiliser la photographie pour outrepasser les contraintes structurelles dans lesquelles les participantes pouvaient se retrouver (Wang et Burris, 1997). Depuis, cette méthode a été utilisée auprès de diverses populations marginalisées, notamment auprès de jeunes de la rue en Australie (Dixon et Hadjialexiou, 2005) et auprès de personne en situation d’itinérance aux États-Unis (Cash et Powers, 2000; Wang, 2003). 

Fortement inspirée de la photographie communautaire (Rose, 1997) et de la théorie de la conscientisation critique de Freire (1979), Photovoice constitue une méthode qui cherche à conscientiser les participants aux enjeux récurrents qu’ils vivent, ainsi qu’à favoriser la participation sociale (Carlson, Engebretson et Chamberlain, 2006; Foster-Fishman, Nowell, Deacon et al., 2005). La démarche comporte trois objectifs. Il s’agit de 1) témoigner des forces et des problèmes d’une communauté tout en soutenant une réflexion; 2) identifier des problématiques au moyen de photographies et de discussions de groupe; 3) susciter et attirer l’attention des politiciens, des responsables de politiques et des décideurs (Photovoice Hamilton, 2007).

Par ailleurs, Photovoice s’inscrit dans une démarche de recherche qualitative, participative et visuelle (Mitchell, 2011). Les chercheurs sollicitent généralement deux animateurs pour accompagner les participants à cette recherche. Idéalement, ceux-ci font partie du groupe concerné afin d’éviter le plus possible – ou du moins d’atténuer – les biais associés à la posture d’experts adoptée par les chercheurs (Photovoice Hamilton, 2007). Ce type de collecte de données favorise la définition de la problématique par des individus souvent stigmatisés par leurs conditions sociales et contraints à obtenir peu d’espace de parole publique (Carlson, Edgebretson et Chamberlain, 2006; Israel, Eng, Schutlz et al., 2010; Wang et Burris, 1997). Les prémisses de la recherche participative valorisent l’expertise des participants en réduisant les enjeux de pouvoir, en mettant l’accent sur leurs forces plutôt que leurs faiblesses et en les encourageant à réfléchir sur leurs propres expériences à chacune des étapes du déroulement (Israel, Eng, Schutlz et al., 2010; Tsey, Wilson, Haswell-Elkins et al., 2007). Enfin, Foster-Fishman, Nowell, Deacon et al. (2005) invitent les participants à se questionner sur les effets de leur participation à Photovoice (senti, impact, influence sur leur façon de voir, impression de changer quelque chose, etc.).

En regard des principes promus par la méthode Photovoice, il est apparu pour Point de Rue que cette démarche constituait une approche intéressante pour favoriser la participation sociale des jeunes qui fréquentent l’organisme. Elle vise autant à renforcer leurs forces qu’à offrir une occasion de les reconnaitre comme citoyens à part entière en les encourageant à s’exprimer publiquement sur une préoccupation à la fois individuelle et sociale. En outre, l’approche Photovoice s’enracine dans une vision qui promeut l’empowerment des individus (Castlemden et Garvon, 2008, Wallerstein, 2006) en tentant de relier les forces individuelles à des comportements proactifs pour occasionner un changement social (Zimmerman, 1995; Zimmerman et Rappaport, 1988). 

Concrètement, cela s’est traduit par la participation de sept jeunes5 au projet Photovoice au cours de l’année 2014. Les participants étaient accompagnés tout au long du projet par un infographiste, responsable des appareils photographiques et de la conception artistique, et par un intervenant de Point de Rue. Préalablement, la méthode Photovoice a été présentée aux participants par la chercheuse pour expliquer la vision, les objectifs, le processus et les buts de la démarche. Le processus se déclinait en six actions : 1) la prise de décision collective afin de cibler une problématique; 2) la prise de photographies ainsi que le processus de création 3) la signification des illustrations; 4) la mise en texte de leur signification; 5) la réalisation des affiches comportant les photographies ainsi que les textes explicatifs; 6) l’exposition au public. 

L’objectif de ce présent article est de présenter le deuxième volet de ce projet, orienté vers la réalisation d’une recherche menée auprès des personnes ayant participé au projet afin de documenter les expériences singulières vécues par ces derniers. Deux questions sous-tendaient cette étude : « Comment ces jeunes perçoivent-ils cette expérience? » et « Est-ce que cette expérience tend vers la participation sociale? ». Nous présenterons en premier lieu la méthodologie utilisée, puis en deuxième lieu les thèmes ressortis lors de l’analyse des récits.

1. Présentation de la démarche de recherche

Dans le cas présent, les entretiens de recherche n’ont pas été menés au cours du projet, mais après sa réalisation (février 2015). Il existe une grande diversité en matière de protocoles de recherche sur Photovoice et de stratégies d’analyse (Evans-Agnew et Rosemberg ; 2016). Pour l’analyse, certains chercheurs favorisent une perspective phénoménologique (Padgett, Smith, Derejko et al., 2013; Plunkett, Leipert et Ray, 2013) tandis que d’autres utilisent la théorisation enracinée (Lopez, Eng, Randall-David et al., 2005; Teti, Pichon, Kabel et al., 2013). Nous avons opté pour des entretiens individuels afin de nous rapprocher le plus possible de l’expérience vécue dans une perspective phénoménologique. Nous avons donc mené des entretiens semi-dirigés auprès des trois jeunes qui ont participé au projet Photovoice, mais également auprès des deux accompagnateurs (infographiste et intervenant social) afin de recueillir le récit de leur expérience. Deux canevas élaborés par Douville, Vrakas et Dubé (2015) ont été utilisés lors des entretiens. Le premier s’adresse aux participants et touche leur motivation, leur perception entourant le déroulement du projet, l’impact de celui-ci (tant sur eux que sur la communauté) et, enfin, leur appréciation quant à leur participation au projet. Le second canevas cible les accompagnateurs et comporte huit questions ouvertes regroupant la procédure, le déroulement, l’impact, leur satisfaction ainsi que leurs recommandations.

Une analyse de contenu a été effectuée. L’objectif était d’identifier et d’analyser les thèmes qui se dégagent des entretiens semi-structurés, mais surtout d’identifier le sens qui émerge de l’expérience vécue par les participants. Chaque chercheur a entrepris de façon indépendante l’analyse de toutes les données pour assurer la concordance (Green et Thorogood, 2009). Les chercheurs ont ensuite étudié de façon systématique toute l’information dans le but d’identifier les thèmes communs qui relient toutes les données.

À partir des verbatim, trois thèmes sont ressortis de l’analyse. Il s’agit 1) du processus introspectif; 2) des habiletés développées pour atteindre leur but; 3) de la perception de leur réalité stigmatisée par la société. Nous avons ensuite employé la même stratégie d’analyse pour porter un regard sur cette démarche, mais cette fois selon le point de vue des accompagnateurs. Ceux-ci ont soulevé les défis que pose la méthode Photovoice, mais aussi les habiletés qu’elle développe.

2. Les récits d’expérience des participants au projet Photovoice

2.1 Émergence d’un processus introspectif

À travers les discours des participants, il a été possible de constater que le projet Photovoice a suscité chez eux une réflexion élargie et un travail d’introspection. Sous le thème plus général de la pauvreté, chaque photographie sélectionnée permettait de mettre en évidence une réalité sensible vécue par ceux-ci. Par exemple, la photo prise par un participant lui a permis de s’exprimer sur la souffrance vécue à une période de sa vie où il avait été confronté « à un seuil critique de pauvreté » (Jacques) qui l’avait mené à la rue. Pour un autre participant, il s’agissait de montrer un côté sombre relié à une rechute en matière de consommation. Enfin, un autre participant explique que le choix du thème de la pauvreté renvoyait à une expérience personnelle spécifique : 

Le thème de la pauvreté me touchait beaucoup parce que j’ai fait de la prison… en prison, je me rendais compte que beaucoup de pères avaient fait des conneries et qu’ils avaient des enfants qui pleuraient au téléphone et qui les attendaient… J’ai choisi ce thème en ayant espoir que d’autres personnes ne laissent pas leurs enfants seuls. (Paul)

Il a décidé alors d’aborder le thème de la pauvreté sous un angle qui dénonce le vol à l’étalage en promouvant l’accès aux ressources au sein de la communauté. Par ailleurs, chacun des participants avait à mettre en mots les photographies sélectionnées en composant un texte d’une dizaine de phrases. Ils ont soulevé que lors du processus de sélection du thème et de l’écriture de leur texte, ils devaient réfléchir et s’exprimer sur des situations éprouvantes comportant une forte teneur affective. En effet, les participants ont souligné qu’ils devaient se brancher sur leurs émotions et leurs sentiments afin d’exprimer, par l’intermédiaire de la photo, des réactions menant à une prise de conscience de leur propre parcours. 

2.2 Développement d’habiletés vers l’atteinte d’un but

D’emblée, il faut noter que le déroulement du projet requiert la mise en place de normes et de balises à respecter. Le groupe devait établir des critères de confidentialité, de participation, de respect et d’assiduité pour l’établissement d’un climat de travail propice aux échanges et à l’entraide. 

À travers les discours des participants et des accompagnateurs, des effets positifs ont été observés en ce qui a trait au développement d’habiletés sociales. Un participant a confié qu’il ressentait une grande fierté puisqu’il avait mené un projet à terme, alors qu’il était inhabituel pour lui de terminer ce qu’il entreprenait. Un autre a affirmé que ce projet lui avait appris à intégrer une routine. Pour ce dernier, il était nouveau que de devoir se lever le matin à une heure fixe et de travailler en équipe. Il a rapporté qu’il aimait se lever plus tôt encore pour préparer le café et le matériel nécessaire aux participants et aux accompagnateurs. 

Tout au long du processus, les participants ont appris à écouter le point de vue d’autrui, à échanger et à s’ouvrir à d’autres perspectives. Un participant a dit avoir constaté qu’il était difficile de respecter le point de vue de tout le monde, car il y avait des divergences d’opinions. Ainsi, des habiletés essentielles à la communication étaient alors sollicitées, encouragées et développées. De plus, un participant a confié qu’il devait apprendre à respecter le rythme du groupe, car les discussions les amenaient à élaborer davantage leur réflexion quand le sujet abordé les touchait plus particulièrement. Or, les autres participants devaient faire preuve d’écoute et accepter le témoignage de chacun. 

D’autres habiletés furent nommées dans l’acquisition d’apprentissage spécifique. Un participant a exprimé que, pour lui, l’écriture avait été l’aspect le plus difficile en raison de son degré d’analphabétisme. Il a donc travaillé en équipe afin que son texte reflète adéquatement ses réflexions. Pour l’un des participants, la prise de photo a été plus difficile, car il avait peu d’habileté pour la manipulation du matériel. Il a travaillé de pair avec un des participants pour la création et la finition artistique des photographies. Un autre participant devait demander l’approbation d’un gérant de dépanneur pour la prise de sa photographie. Comme il anticipait un refus, il a confié qu’il a dû surmonter sa peur de l’échec pour mener à bien son projet. Pour lui, ne pas reculer devant cette étape fut une réalisation majeure. Il a rapporté : 

Avant, je n’essayais pas par peur de me retrouver plus bas que ce que j’étais. Depuis ce temps, je me mets beaucoup moins de barrières, car j’ai compris que toutes les fois que j’ai peur d’échouer, ça se passe bien. (Paul)

Un autre participant a dû combattre sa toxicomanie puisqu’il désirait être sobre afin de réaliser son projet. L’accompagnateur a expliqué qu’il était confrontant pour ce dernier d’accomplir un projet gratifiant et significatif sous l’effet de stupéfiants, car il était conscient qu’il n’était pas alors en pleine possession de ses capacités. Un autre participant a confié qu’il avait maintenant l’ambition de se trouver un emploi, ayant réalisé qu’il était possible d’avoir une ambiance de travail positive et des liens enrichissants avec ses supérieurs et ses collègues. Avant sa participation au projet, il était réfractaire à la possibilité d’établir un esprit d’équipe favorable et des liens d’entraide à l’intérieur d’un groupe. 

2.3 Afficher une réalité stigmatisée 

Chaque participant rencontré a exprimé son désir d’afficher les photographies et les textes à des endroits stratégiques où circulent des politiciens et d’autres gens ayant un impact considérable dans la société. Bref, les participants souhaitaient partager leur travail et amorcer un dialogue avec des décideurs. L’un précisait : 

On pourrait mettre les affiches proches des banques, des entreprises qui génèrent beaucoup d’argent pour essayer d’accrocher le plus de monde possible. Ça servirait à rien de mettre ça proche des Dollorama, par exemple, car ce ne sont pas ce genre de personne-là qui vont dans ces magasins. (Jacques)

Cette volonté démontre le besoin de ces jeunes de s’exprimer sur un sujet qui les touche directement. Pour eux, c’est une manière de prendre la parole au sujet des revers de la pauvreté, une réalité stigmatisée au sein de la société. Un des participants faisait part de sa frustration en lien avec les réactions des gens concernant les jeunes de la rue. Il confiait qu’en général, les gens dans la société ne connaissent pas les difficultés rencontrées par les jeunes : « Je voulais montrer c’était quoi la pauvreté, mais en essayant d’enlever les préjugés » (Claude). Un participant a témoigné également du manque de sensibilité de la société envers leur vécu difficile : « Des robots de société, des personnes qui font ce qu’ils font sans s’intéresser à d’autres choses » (Jacques).

Unanimement, les participants ressentaient une valorisation en lien avec le droit de parole offert par ce projet. Photovoice leur a offert un espace pour s’exprimer librement et ouvertement sur un sujet mal perçu par la société. Les textes sont révélateurs de ce que ressentent ces jeunes. Par exemple, l’un des textes fait ressortir l’attitude des gens dans la vie quotidienne : « Lorsque les gens envoient des regards fuyants ou dénigrants envers les itinérants, c’est blessant, ça fait mal ». Ce jeune désirait transmettre le message qu’un sourire ou un regard non stigmatisant entraîne de la gratitude chez les personnes en situation d’itinérance. 

3. Les récits d’expérience du point de vue des accompagnateurs 

Nous voulions connaître le point de vue des accompagnateurs dans ce projet. L’infographiste avait une tâche d’accompagnement plus technique et esthétique tandis que l’intervenant avait une tâche de soutien affectif. Le soutien affectif consistait à aider chacun à s’exprimer sur les impressions ressenties durant la démarche, à nommer les émotions déterminantes, à composer avec la charge émotive soulevée par les réminiscences et à réfléchir sur les enjeux soulevés. Les deux accompagnateurs avaient pour rôle de soutenir la réalisation du projet. Rétrospectivement, les accompagnateurs s’accordent pour mentionner que Photovoice a créé pour les participants des moments propices au dépassement de soi. Le premier défi était imposé par le brainstorming en groupe afin de déterminer le thème :

Les brainstorming étaient plus difficiles avec la gang pour arriver à avoir les opinions de chacun et d’arriver à des consensus (...). C’était un défi, mais parfois c’était de les faire parler que c’était plus long. Et aussi, lorsqu’ils devaient parler de leurs photos en groupe, ils n’étaient pas nécessairement à l’aise. Ça pouvait être de la gêne, d’avoir à parler de quelque chose qui les touchait, c’était challengeant d’exprimer aux autres et d’intellectualiser, de penser les photos, ça peut être difficile d’exprimer des choses à travers l’art. Pour certains, c’était challengeant même s’ils se connaissaient. (Dominic)

Selon eux, chaque participant a été confronté à différents défis. Les photos seraient un déclencheur qui favorise l’introspection et permet au jeune de prendre un recul face à une situation : 

Par exemple, le participant qui voulait représenter le parallèle entre les riches qui ne se parlent pas et deux amis pauvres qui ont du plaisir dans un parc avec une bière dans les mains (...) Quand tu connais la personne, tu comprends qu’elle représente sa vie, les deux amis ont une bière dans les mains, donc nous avons utilisé cette ouverture pour lui faire faire de l’introspection concernant le plaisir associé à l’alcool. (Danny) 

La photo est alors utilisée comme un médiateur servant à aborder les aspects de la communication relationnelle : « Ceci sert de pilier d’intervention. Ça faisait réaliser à la personne pourquoi elle avait décidé d’illustrer cette photo-là et de cette manière-là », a ajouté l’accompagnateur (Dominic).

Il a été mentionné qu’au fur et à mesure que le projet progressait, les participants rencontraient certaines résistances (confrontation à leur réalité, réminiscences et intensité des émotions soulevées) issues de leurs expériences passées et de leur mode de vie actuel. En somme, les participants ont dû aller au-delà de certaines limites et développer un contexte d’entraide et de collaboration afin d’atteindre un but commun :

Ils n’aimaient pas tous écrire, ils n’ont pas tous été à l’école. Pour un, il n’a pas été capable de terminer son texte. (...) Pour lui, l’écriture était un challenge fou et il a demandé à son ami de l’aider lors de cette étape. (...) Ç’a été plaisant de voir qu’ils s’entraidaient entre eux, ils discutaient pour parvenir à livrer le projet. (Dominic) 

L’affiche et l’exposition ont favorisé un sentiment de fierté tant personnel que collectif. Les accompagnateurs ont souligné que les commentaires reçus à la suite de l’exposition ont eu des conséquences positives sur les jeunes : sentiment de fierté, sentiment d’avoir accompli une réussite, sentiment d’être reconnu comme personne. Également, plusieurs participants avaient invité des membres de leur famille afin de présenter l’accomplissement de leurs multiples efforts : 

Lors de l’exposition avec les jeunes, ils vivaient une grande fierté et il y a eu beaucoup d’émotions. Il y avait leurs familles et leurs amis. Ils exposaient des aspects de leur souffrance, ça témoignait quelque chose de leur intimité sous un éclairage artistique. C’était quelque chose de créatif et de positif, c’était pour eux un accomplissement, car ils ont travaillé fort. Ils ont vécu des difficultés et en fin de compte, ils ont obtenu un résultat. (Danny)

CONCLUSION

Le projet Photovoice mis en œuvre par l’organisme Point de rue a permis de donner un sens et une raison d’être aux expériences vécues par les jeunes, et de leur fournir une orientation favorisant l’amorce d’un mouvement de changement. D’une part, Photovoice a entraîné chez les jeunes l’émergence d’un sentiment d’accomplissement et d’un certain pouvoir d’agir. Par le choix du thème, de la photographie, de la rédaction du texte et des lieux d’exposition, ils ont pu exposer leur point de vue à la communauté. Le pouvoir d’agir, tel que défini par Le Bossé (2003), correspond d’ailleurs à l’augmentation de sa capacité, individuelle ou collective, à influencer sa réalité selon ses aspirations en prenant en compte les notions de responsabilisation, de mobilisation et d’implication.

D’autre part, la démarche Photovoice a permis de démystifier certains préjugés et stéréotypes véhiculés par la société. L’objectif de plusieurs participants consistait à ouvrir les yeux d’autrui sur les difficultés vécues par les jeunes ayant connu des situations d’itinérance. Cette communauté dans laquelle ils vivent, ils la perçoivent fréquemment comme sourde à leur vécu et chargée d’adversité. L’exposition par laquelle culmine la démarche Photovoice offre à la communauté l’occasion d’entendre le point de vue de ceux qui vivent une très grande détresse et sont souvent marginalisés. Elle permet de rétablir des ponts entre les jeunes de la rue et la société, de les encourager à un dialogue critique sur les enjeux de la pauvreté et de partager ce dialogue avec des décideurs, ce qui en fait une interface intéressante entre les participants et la collectivité. Cette expérience sera reprise en 2017 avec un autre groupe et éventuellement avec d’autres organismes communautaires.

La méthode retenue implique une démarche non seulement individuelle mais aussi collective pour rétablir des ponts et favoriser la participation sociale. Évidemment, ses effets varient d’un individu à un autre, mais force est de constater que Photovoice offre des possibilités intéressantes à une population en contexte de très grande vulnérabilité, ou d’exclusion. Comme l’a mentionné un participant, « ce genre de projet amène davantage de changements pour quelqu’un qui est en plus grande rupture sociale ». Il incombe donc aux chercheurs et aux intervenants de bien cibler les personnes pour qui un tel dispositif pourrait s’avérer particulièrement bénéfique. Les participants étaient d’ailleurs unanimes au sujet de la démarche Photovoice : « Affirmatif! […] C’est un projet qui parle » (Paul).

Abstract :

Photovoice is a strategy that uses photography as a tool for social change. This innovative project was included in workshops on reintegration into the workforce offered by "Point de rue", a community organization that works with people in social disruption. This participative approach was used with street youth because it allows them to express themselves and make their voices heard through the pictures they take. This study seeks to improve knowledge with regard to the understanding of social participation as well as the decrease of social exclusion for young people living on the street. 

Keywords: 

Street youth, Photovoice, empowerment, social change

Notes

1 Des remerciements sont adressés aux jeunes qui ont accepté de transmettre leurs expériences personnelles, mais également à l’intervenant et à l’infographiste impliqués dans cette démarche.

2 Environ 30 % des individus qui fréquentent un centre trifluvien d’hébergement d’urgence proviennent de l’extérieur de Trois-Rivières.

3 Les différents plateaux de travail de Point de Rue s’inscrivent à l’intérieur de programmes fédéraux et provinciaux qui ont pour objectif de favoriser l’insertion professionnelle des jeunes. La qualité exceptionnelle des plateaux de travail offerts par Point de rue a d’ailleurs été reconnue par le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec par un prix d’excellence en 2009.

4 En 2012, l’Université de la rue a reçu le prix « Apprentissage par le service communautaire » de la Fondation J. W. McConnell, et a été reconnue comme un modèle pancanadien de partenariat entre la communauté et l’université. 

5 Au moment du projet, l’âge des participants se situait entre 25 et 32 ans. Ils provenaient des régions de la Mauricie et du Centre-du-Québec.

Références

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