Les riches font-ils le bonheur de tous?

Les riches font-ils le bonheur de tous?

Par
Zygmunt Bauman
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Armand Colin, 2014, 124 pages.

Résumé et commenté par
Isabelle Bouchard
, M.A, T.S, Coordonnatrice et agente de stage,
Unité d’enseignement en travail social, Département des sciences humaines et sociales,
Université du Québec à Chicoutimi

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Les riches font-ils le bonheur de tous? Voilà une question à laquelle nous, travailleurs sociaux, pourrions aisément répondre à la lumière de notre pratique. Quotidiennement, nous rencontrons des gens dont la destinée est marquée par la pauvreté, la précarité, les mesures d’austérité et l’exclusion sociale, qui rendent leurs conditions de vie difficiles, voire insoutenables. Nous sommes confrontés trop souvent à l’iniquité des chances dans cette société que nous souhaiterions plus inclusive. 

Zygmunt Bauman, célèbre sociologue britannique d’origine polonaise, décédé en janvier 2017, tente de répondre aux interrogations suivantes : « Pourquoi acceptons-nous l’idée que les inégalités sont immuables et que l’enrichissement à outrance d’un petit club sélect contribue à l’enrichissement collectif? » L’auteur, par un examen sociologique critique, explique pourquoi, tant sur le plan individuel que collectif, nos perceptions peuvent être déformées au point où nous en venons à tolérer les inégalités sociales et les injustices1.

Ainsi, le premier chapitre du livre dresse un portrait de la situation actuelle en démontrant que les riches s’enrichissent de plus en plus et que le fossé des inégalités se creuse davantage chaque année. Le constat est simple : cette création de richesses pour un petit nombre ne ruisselle pas sur le reste de la population mondiale. Par la suite, pour prouver que le regard sur soi, sur les autres et sur le monde est bel et bien déformé, l’auteur s’applique à déconstruire, par l’épreuve des faits, quatre idées préconçues qui, bien qu’elles n’aient jamais fait l’objet de démonstration, ont pourtant acquis avec le temps le statut d’évidences, de vérités. Premièrement, il déconstruit l’idée voulant que la croissance économique soit la seule façon logique de répondre aux défis et aux problèmes posés par la cohabitation humaine. Deuxièmement, il remet en question l’idée que la consommation, de plus en plus accélérée, de biens matériels trop souvent peu durables contribue à notre bonheur. Troisièmement, il démystifie l’idée que les inégalités entre les humains sont naturelles, faisant de la compétition un moteur social. Enfin, il remet en cause le postulat selon lequel la rivalité, opposant les méritants et les non méritants, est une condition sine qua non pour que prévale la justice sociale. 

Dans le dernier chapitre, « Les mots contre les actes », Bauman se questionne sur l’origine du fossé qui existe entre notre volonté d’une société plus juste et la réalité dans laquelle nous cautionnons le discours dominant par nos actes de consommation effrénée et nos comportements individualistes où règnent la compétition et la rivalité. À la fin de l’ouvrage, une question cruciale hante l’auteur : comment, par le pouvoir des mots, éviter la catastrophe? Bien qu’un peu désillusionné, il conclut qu’il ne faut pas cesser d’essayer, encore et encore. Ainsi, l’auteur s’adresse aux lecteurs en les invitant à reconstruire leurs visions d’eux-mêmes, des autres et du monde, qui n’est en rien « hostile à la confiance, à la solidarité et à la coopération » (p.110), et à s’acquitter de leurs responsabilités « envers l’état du monde » (p.117) actuel. Au final, cette lecture ouvre à nouveau la réflexion sur la manière de modifier notre perception que « le chemin du bonheur passe par les magasins » et que la richesse indécente des uns contribue au mieux-être de tous. 

Notes

1 Au point de les situer comme faisant partie d’un horizon moral sensé, d’un ordre naturel ou normal.