Présentation

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Par
Sarah Boucher-Guèvremont, T.S.
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Rédactrice en chef, Revue Intervention

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La recherche en travail social joue un rôle incontournable tant dans les fondements théoriques de la discipline que dans ses fondements pratiques. Dès l’émergence de la profession, Mary Richmond et Jane Addams, deux figures de proue du travail social, préconisaient, chacune à sa manière, l’importance de la recherche sociale. De son côté, Jane Addams, avec les résidentes de la Hull-House à Chicago, privilégiait l’enquête sociale auprès des populations de quartiers défavorisés. L’enquête sociale, combinant méthodes quantitative et qualitative, avait pour objectif de documenter les conditions de vie de ces populations ainsi que leurs besoins dans l’objectif d’amorcer un mouvement de réformes sociales (Kérisit, 2007). Pour sa part, Mary Richmond, soucieuse de donner des assises scientifiques à la profession et « accordant une priorité à l’individualisation de la relation d’aide fondée sur l’enquête et le diagnostic » (Groulx, 2007 : 54), considérait en ce sens que les données recueillies dans le cadre d’études de cas menées par les travailleuses sociales pouvaient faire l’objet d’une systématisation sur laquelle s’appuierait la méthodologie d’intervention du travail social individuel. C’est d’ailleurs à partir d’une vaste analyse de cas que Mary Richmond a fondé le casework (Deslauriers et Hurtubise, 2007). Toutefois, cette dernière était également une femme de son époque – une période qualifiée de Progressive Era aux États-Unis. En ce sens, comme le soulignent Deslauriers et Hurtubise (2007), pour Mary Richmond, la systématisation des données recueillies dans le cadre d’études de cas devait également servir à « fonder des revendications sociales en les basant sur des données concrètes » ( : 14).  

Depuis cette époque, la recherche en travail social – mais également la profession – sont toujours traversées et animées par cette tension symbolisée par les deux figures historiques que sont Mary Richmond et Jane Addams, l’une mettant l’accent sur le changement structurel et l’autre sur le changement individuel. Malgré ses tensions inhérentes, ou peut-être plutôt de par ces tensions, la recherche en travail social (et plus particulièrement la recherche au Québec), plutôt que de s’enfermer dans une pensée polarisante, a su créer un espace de débat et de réflexion. Cet espace de débat a favorisé la diversification des objets d’étude et des méthodes, et a permis du même coup d’éviter l’écueil de la vision unique pour répondre à des problèmes sociaux complexes (Mayer, 2000). 
 
Bien entendu, la recherche en travail social rencontre de nombreux défis, notamment le rapprochement toujours nécessaire entre les milieux de recherche, les milieux de pratique et la population. De même, le développement de connaissances mieux ancrées, ou du moins plus proches de la réalité quotidienne des praticiens, demeure toujours à l’ordre du jour. Par ailleurs, à l’heure où l’État fait la promotion des données probantes pour guider son intervention dans les domaines de la santé et des services sociaux, de nombreuses questions se posent. Comment systématiser les données en travail social pour guider la pratique sans l’enfermer dans une approche standardisée et coupée du contexte d’intervention, mais aussi des spécificités des personnes auprès desquelles interviennent les travailleuses et travailleurs sociaux? 
 
Cela dit, il nous paraît important de rappeler la pertinence sociétale de la recherche en travail social, puisque celle-ci a permis et permet encore de porter un éclairage sur les problèmes sociaux auxquels sont confrontés les individus, les familles et les communautés. Cet éclairage a permis non seulement de lever le voile sur des réalités et processus sociaux méconnus ou d’en approfondir la compréhension, mais a également contribué à l’amélioration des politiques sociales. Ainsi, comme le mentionne Kérisit (2007), « s’il existe un point commun entre les recherches passées ou actuelles en service social, c’est leur volonté d’aboutir à des résultats susceptibles de mener à une action, d’améliorer une situation dans laquelle se trouve un individu ou un groupe social vulnérable » ( : 270). Du côté des pratiques sociales, la recherche a aussi permis de mettre de l’avant leur apport, leur pertinence, tout en participant à dénoncer les limites organisationnelles rencontrées par un nombre important de praticiens. Enfin, la recherche en travail social a un rôle non négligeable à jouer dans le développement des pratiques professionnelles. 
 
Le présent numéro d’Intervention, en cohérence avec la ligne éditoriale empruntée par la revue, souhaite mettre en relief la richesse et la diversité de la recherche en travail social, et plus particulièrement sa capacité toujours actuelle à porter un regard novateur sur les pratiques, programmes, politiques et problèmes sociaux contemporains. Cependant, notre objectif ici n’est pas de brosser un portrait d’ensemble des approches méthodologiques et théoriques développées en travail social, mais plutôt de présenter des recherches qui, empruntant des chemins différents, parviennent à jeter un éclairage nouveau sur des réalités touchant les milieux de pratique, les services sociaux et la population. 
 
Pour débuter ce numéro, l’article intitulé « Mieux comprendre pour mieux servir : une recherche de mobilisation des connaissances en protection de la jeunesse » présente les résultats d’une recherche portant sur le développement d’indicateurs de suivi longitudinaux afin de retracer la trajectoire de services d’enfants ayant bénéficié des services de la protection de la jeunesse au Québec. Cette étude s’inscrit dans le virage, opéré depuis plus d’une dizaine d’années par les Centres jeunesse du Québec, qui consiste à avoir recours aux données probantes pour améliorer la qualité des services. Dans le cadre de cette étude, il s’agit plus spécifiquement de soutenir la prise de décision des gestionnaires dans la planification stratégique des services. 
 
De leur côté, David Buetti, Isabelle Bourgeois et Sébastien Savard présentent un cadre conceptuel et une grille d’analyse regroupant les caractéristiques organisationnelles ayant une influence sur les capacités en évaluation du milieu communautaire québécois. Construite à partir d’une recherche impliquant le milieu communautaire, cette grille a pour particularité de proposer des lignes d’analyse adaptées aux réalités spécifiques rencontrées par le milieu communautaire québécois. 
 
Les deux articles suivants, celui de Stéphanie Arsenault et son équipe de recherche ainsi que celui d’Anne-Marie Piché et Rosita Vargas Diaz, s’intéressent aux récits de pratique d’intervenants sociaux pour mieux cerner les enjeux rencontrés par ceux-ci au quotidien. L’article intitulé « Adaptation des services dans l’urgence à la suite de la fusillade au Centre culturel islamique de Québec » présente, à partir d’entrevues réalisées auprès d’intervenants sociaux et de gestionnaires, le processus d’intervention ayant été mis en place dans la foulée de cette tragédie ainsi que les principales recommandations émises par les intervenants sociaux et les gestionnaires concernés. L’article « Enjeux actuels des pratiques en adoption internationale au Québec : narratifs de professionnels spécialistes », quant à lui, examine la façon dont s’opposent le discours de gestion du risque et le discours humanitaire en adoption internationale, ainsi que les défis que cela pose pour la pratique. 
 
Après ce regard sur les enjeux de pratique, les deux articles qui suivent s’attardent aux réalités vécues par les femmes. L’article de Dominique Damant et ses collaboratrices, à partir de l’analyse de récits de vie, jette un regard sur les trajectoires de violences subies et agies de femmes québécoises, démontrant comment ces deux trajectoires peuvent s’imbriquer. De leur côté, Josée Grenier et Danielle Pelland analysent le processus de transition de femmes aînées vivant dans la région des Laurentides vers une ressource résidentielle de type privé et apportent une compréhension des phénomènes en jeu en ce qui a trait à la relocalisation et à l’adaptation des femmes aînées. 

Pour clore ce numéro, nous présentons deux articles sous la rubrique « actualités ». Le premier, écrit par Sarah Pomar Chiquette et Marie Beaulieu, présente l’approche de la bientraitance envers les aînés et explique sa pertinence dans la pratique des travailleuses et travailleurs sociaux. Enfin, l’article rédigé par Jeanne Dagenais-Lespérance et Sue-Ann MacDonald, après avoir défini les concepts au fondement de la justice environnementale, explique en quoi celle-ci aurait tout intérêt à s’inviter dans les programmes de formation universitaire en travail social.

En vous souhaitant une bonne lecture.
Pour le comité éditorial