Numéro 153 (à paraître au printemps 2021): L’utilisation des forces en travail social 

Sous la direction de :

Christiane Bergeron-Leclerc, T.S., Ph.D., professeure, Département des sciences humaines et sociales, Université du Québec à Chicoutimi

Ève Pouliot, Ph.D., professeure, Département des sciences humaines et sociales, Université du Québec à Chicoutimi

Virginie Gargano, Ph.D., professeure adjointe, École de travail social et de criminologie, Université Laval

« La croyance en la capacité humaine d’évoluer et de se développer » (OTSTCFQ, 2012 : 7) est au cœur de la pratique actuelle du travail social. Cette valeur fondamentale de la profession trouve notamment écho dans le Référentiel de compétences, lorsqu’il est question de la capacité des travailleuses et travailleurs sociaux à « favoriser l’autodétermination » (composante 2.1.2) et « d’allier et de mobiliser les ressources » (composante 2.3.3) des personnes dont le fonctionnement social est altéré.

Cette conviction que les personnes accompagnées possèdent des forces qui doivent être mises à profit dans l’atteinte d’un mieux-être n’est toutefois pas nouvelle. En effet, certaines définitions du travail social du début du XXe siècle font référence à cette idée de prise en compte et de valorisation du potentiel humain. Une analyse des définitions recensées par Bilodeau (2005) permet de constater que dès les débuts de la profession, l’idée de forces, le plus souvent désignées comme des « ressources » ou des « capacités » individuelles ou environnementales devant être mobilisées, était au cœur de la pratique du travail social.

Ainsi, et malgré la croyance populaire, l’utilisation des forces en travail social précède l’émergence de la discipline de la psychologie positive, fondée en 1998 par Martin Seligman. Bien que les travailleuses et travailleurs sociaux aient toujours porté cette conviction à propos du potentiel humain, c’est davantage à partir des années 1980, grâce aux travaux de professeurs et chercheurs de l’Université du Kansas (dont Dennis Saleebey, Charles Rapp et Patrick Sullivan), qu’est née la philosophie d’intervention axée sur les forces. Cette philosophie, applicable à la gestion de cas individuelle, deviendra au fil des ans un modèle d’intervention associé à des outils spécifiques, puis un cadre organisationnel relié à des normes spécifiques d’implantation (Rapp et Goscha, 2012; Rapp et Sullivan, 2014). D’autres approches valorisent également l’identification et la mobilisation des forces. Pensons notamment aux approches de résolution de problèmes centrées sur les solutions, aux approches narratives ou encore à celles dont l’intention est d’accroître le pouvoir d’agir. Les approches d’intervention de groupe qui valorisent la participation des participants s’inscrivent également dans cette philosophie orientée vers les forces. Du côté de l’intervention collective, il existe l’approche par les capabilités (Amartya Sen, 1993; 1999; Martha Nussbaum, 2003; 2013), dont l’une des intentions est d’agir sur les déterminants sociaux de la santé. Enfin, certaines pratiques de gestion, d’enseignement et de recherche en travail social mobilisent également les ressources personnelles et interpersonnelles des individus.

Entre le discours formel et la réalité, il semble toutefois subsister un écart. D’une part, cette valeur fondamentale ne trouve pas toujours écho dans l’exercice professionnel. D’autre part, cette panoplie de pratiques peut créer de la confusion dans la reconnaissance et la compréhension de ce que constitue réellement une intervention orientée vers les forces.

Ce numéro thématique vise à apporter un éclairage en ce sens. Il nous parait notamment important de mieux définir la philosophie, l’approche et le modèle d’intervention axés sur les forces. D’autre part, il nous semble utile de distinguer les différents courants de pratique orientés vers les forces, ceux issus d’une tradition en travail social (Rapp et Goscha, 2012; Rapp et Sullivan, 2014; Saleebey, 2013), de ceux qui émergent de la sociologie (Sen, 1993, 1999; Nussbaum, 2003; 2013; White, Grazia et Perera, 2016) ou encore de la psychologie positive (Seligman et Csikszentmihalyi, 2001; Seligman, Steen, Park et al., 2005). Il ne s’agit pas ici de les opposer ou de classifier les approches sur un plan hiérarchique et théorique, mais plutôt de saisir les différentes influences derrière l’émergence d’approches et de modèles d’intervention. 

Nous souhaitons rassembler des textes qui permettront : a) d’illustrer, par des récits de pratique ou des articles de recherche, de quelles façons se déploie l’idée de forces dans les méthodologies d’intervention individuelle, de groupe et auprès des collectivités, b) de poser un regard critique sur les facteurs favorisant ou entravant l’implantation de ce type de pratique dans un univers majoritairement centré sur le problème, et c) de réfléchir aux rôles que pourraient jouer les travailleuses et travailleurs sociaux dans le déploiement accru de ce type d’approche, que ce soit dans les réseaux d’intervention publics ou communautaires. Ultimement, il est souhaité que ce numéro permette de dégager différentes formes d’utilisation des forces dans le contexte de la pratique du travail social contemporain. 

Nous attendons avec intérêt vos contributions.
 

Date de tombée des résumés (350 mots maximum) : 15 mai 2020

Date de tombée des articles : 2 novembre 2020

Pour plus d’information, vous pouvez communiquer avec :

Christiane Bergeron-Leclerc
Courriel cblecler@uqac.ca

ou

Sarah Boucher-Guèvremont, T.S, Rédactrice en chef
Courriel sbguevremont@otstcfq.org
 

Références:

Bilodeau, G. (2005). Traité de travail social, Rennes : Éditions de l’école nationale de santé publique.

Nussbaum, M. (2003). « Capabilities as Fundamental Entitlements: Sen and Social Justice », Feminist Economics, vol. 9, no 2-3 : 33-59.

Nussbaum, M. C. (2013). Creating Capabilities – The Human Development Approach, Boston : Harvard University Press.

OTSTCFQ (2012). Référentiel de compétences des travailleuses sociales et des travailleurs sociaux. En ligne : https://www1.otstcfq.org/sites/default/files/referentiel_de_competences_des_travailleurs_sociaux.pdf.

Rapp, C. A. et R. J. Goscha (2012). The strengths model: A recovery-oriented approach to mental health services (3e éd.), New York, NY: Oxford University Press.

Rapp, C. A. et W. P. Sullivan (2014). « The Strengths Model: Birth to Toddlerhood », Advances in Social Work, vol. 15, no 1, 129-142.

Saleebey, D. (2013). The strengths perspective in social work practice,  Boston : Pearson.

Seligman, M. E. P. et M. Csikszentmihalyi (2000). « Positive psychology: An introduction », American Psychologist, vol. 55, no 1, 5-14. doi:10.1037/0003-066X.55.1.5.

Seligman, M. E. P., Steen, T. A., Park, N. et C. Peterson (2005). « Positive Psychology Progress: Empirical Validation of Interventions », American Psychologist, vol. 60, no 5, 410-421. doi:10.1037/0003-066X.60.5.410.

Sen, A. (1993). « Capability and Well-being » : 30-53, dans The Quality of Life, M. Nussbaum et A. Sen (sous la dir.), Oxford : Clarendon Press.

Sen, A. (1999). Development as Freedom, Oxford : Oxford University Press.

White, R. G., Grazia, M. et E. Perera (2016).  « The Capabilities Approach: Fostering contexts for enhancing mental health and wellbeing across the globe », Globalization and Health, vol. 12, no 16. doi 10.1186/s12992-016-0150-3.