Sous la co-direction de :

Emmanuelle Larocque, T.S.I., Ph.D. (c.), École de service social, Université d’Ottawa

Mélissa Roy, Ph.D., Professeure, École de travail social, Université du Québec à Montréal

Sue-Ann MacDonald, Ph.D., Professeure agrégée, École de travail social, Université de Montréal

Thématique

Considérant sa mission de réduire les inégalités socio-écologiques (Dominelli, 2012) et d’accroître la santé globale des populations (Schibli, 2020), le travail social est une niche d’innovation inusitée pour enrichir les récits de transition sociale-écologique fondés sur un contrat de respect de l’humain et de la nature (Huntjens, 2021). En effet, les savoirs et pratiques en travail social peuvent articuler les questions sociales et le défi écologique (Laurent, 2018), mettant en exergue les conséquences disproportionnées du déclin écologique, mais aussi les solidarités nécessaires à la mise en œuvre d’une transition verte, juste et équitable.

Comme nous avons pu le témoigner lors des journées professionnelles de l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec intégrant la thématique « Justice climatique : de l’éveil à l’action » (MacDonald, 2021 ; Larocque, 2021), le travail écosocial (Boetto, 2019) émerge progressivement dans les milieux francophones canadiens. À l’aune du projet capitaliste qui maintient pernicieusement l’intervention sociale dans des logiques coloniales et anthropocentriques (Gray, Coates et Hetherington, 2013) et qui pose obstacle au changement paradigmatique nécessaire à la préservation du vivant (Latour, 2021), le travail écosocial est doté d’outils pratiques, conceptuels et théoriques aptes à multiplier les projets de transition à tous les niveaux du social. Ainsi, ce champ mérite une attention particulière pour préciser quelles pratiques et méthodologies répondent de manière proactive à l’urgence climatique et aux enjeux qui lui sont associés. Face aux lacunes pédagogiques actuelles en matière de climat (Dagenais Lespérance et Macdonald, 2019), le moment est opportun pour déterminer la posture épistémologique à privilégier pour que la profession puisse s’engager dans une « mission sociétale […] basée sur la justice socioclimatique globale » (Agundez-Rodriguez et Sauvé, 2022 : 6). Nous nous trouvons à la croisée des chemins et devons prendre position pour que les approches de demain transcendent l’individu et se recentrent sur le vivant.

Objectifs globaux et spécifiques du numéro

Ce numéro a comme objectif central d’alimenter une réflexion sur les types de savoirs, de recherches et de pratiques à favoriser en travail social pour déconstruire les savoirs hégémoniques liés à la crise climatique et pour co-créer avec les acteurs sociaux concernés des projets de transition sociale-écologique aspirant à un monde viable et respectueux du vivant. Par conséquent, il veut offrir un espace scientifique réflexif pour repenser les rôles multi-niveaux des travailleuses et travailleurs sociaux en matière de promotion du bien-être des individus, des communautés et des écosystèmes. Face aux menaces grandissantes des événements climatiques extrêmes, nous devons considérer les effets inégaux du dérèglement écologique sur les populations vulnérabilisées et sur les personnes racisées, et offrir des pistes d’intervention pour prévenir la multiplication des injustices socio-écologiques. Qui plus est, à partir d’un regard critique, ce numéro veut rendre compte des mécanismes de construction sociale de la crise climatique et des enjeux sociaux et épistémologiques qui lui sont liés. Ainsi, il tiendra compte des significations investies dans la crise climatique et des « récits » (Wald, 2008) explicatifs qui accusent certains groupes et en héroïsent d’autres, d’une façon qui reproduit des dynamiques discriminatoires (Roy, 2021). Par le fait même, il s’intéressera aux conflits d’expertise qui émergent dans la construction de la crise climatique et des récits de transition sociale-écologique, en considérant qui est doté d’une autorité épistémique, en analysant des enjeux de climatoscepticisme et de fausses nouvelles et en promouvant des savoirs marginalisés.

Enfin, selon une vision collaborative et transdisciplinaire, ce numéro vise à apporter différents éclairages sur les liens entre travail social, crise climatique et santé planétaire par l’entremise de connaissances transversales. Puisque la crise climatique peut être abordée sous plusieurs angles et que les solutions climatiques se déploient dans divers contextes d’intervention, les contributions pourront dépasser le champ du travail social conventionnel. L’objectif sera donc de sortir des cadres dominants afin de réunir des savoirs transversaux, entre savoirs experts et savoirs expérientiels, pour imaginer ensemble et autrement des solutions climatiques à visée transformatrice. Bref, par ces réflexions, ce numéro s’interrogera sur les façons dont on peut construire une vision de la transition selon une logique décoloniale (Deranger, Sinclair, Gray et al., 2022) et écocentrique (Coates et Gray, 2019).

Quels types de contributions seront privilégiés ?

En complémentarité aux projets du travail écosocial, la trame discursive qui guide ce projet trouve son sens dans le concept de transition sociale-écologique (Laurent, 2015 ; Audet, 2015) et dans les initiatives de transition transformatrices (Huntjens, 2021). Ainsi, nous proposons cinq axes qui permettront d’éclairer les enjeux sous-jacents aux processus de transitions écologiques en travail social et, surtout, de miser sur des pistes de solutions et d’interventions écosociales.

Axe 1 : Rapport à la nature

Dans un contexte où le déclin écologique est problématisé à la fois comme une crise de la sensibilité au vivant (Latour, 2021 ; Rosa, 2018) et une crise de solidarité (Ciplet, Roberts et Khan, 2015), la transition sociale-écologique transformatrice doit être enracinée dans le relationnel. Ainsi, les textes qui contribuent à inspirer et à soutenir une reconstruction éthique de la relation à la nature (Sauvé et Boelen, 2021) et qui offrent des repères épistémologiques et théoriques pour la mise en œuvre du paradigme écocentrique seront privilégiés. Il s’agira aussi d’examiner l’apport des savoirs et traditions autochtones (Deranger, Sinclair, Gray et al., 2022), de l’écoféminisme (Gaard, 2015) et des approches d’intervention alternatives ou intégratives (Larocque, soumis) dans la reconfiguration du rapport au vivant (Coates et Gray, 2019).

Axe 2 : Santé et climat

La crise climatique affecte la santé physique, mentale et spirituelle des individus et des communautés. Les propositions étudieront les effets de la crise climatique sur la santé globale des populations ou mettront en exergue des outils d’intervention ou pédagogiques visant à prévenir ou à contrer les conséquences de cette crise sur la santé. Ce thème implique aussi une analyse des retombées affectives et émotives de la dégradation de l’environnement (Lysack, 2013), à savoir comment la profession du travail social peut répondre aux répercussions multidimensionnelles des situations de catastrophe climatique, des deuils qui découlent du déclin environnemental, des discours sur l’effondrement et de l’inaction politique. Les textes peuvent examiner, sous une loupe critique, l’émergence de nouvelles catégories, telles que l’écoanxiété ou le « syndrome du déficit nature » (Louv, 2008). Ils pourront aussi offrir des pistes de solutions pour remédier aux problèmes tels que la sécurité alimentaire, l’accès à l’eau potable ainsi que les inégalités qui découlent de ces problèmes de santé publique. Enfin, le numéro permettra d’aborder les questions entourant le phénomène grandissant de « réfugiés environnementaux » (Cournil, 2010) et d’explorer les pratiques d’ailleurs pour réitérer l’importance d’adopter une vision globale pour répondre aux enjeux de santé.

Axe 3 : Politiques et justice socioclimatique

L’axe politique de la crise climatique sera privilégié afin d’analyser des politiques globales, nationales et locales en matière de climat. Les travailleuses et travailleurs sociaux sont d’ailleurs sous-représentés au niveau de la gouvernance climatique (Kemp et Palinkas, 2015) et se doivent d’élargir leurs interventions afin de multiplier leurs efforts pour induire des changements intersectoriels dans la sphère socio-politique. Ainsi, sous cet axe pourraient se trouver des récits expérientiels de militant.e.s écologiques, des revues de littérature socio-historiques des politiques liées au climat, des études sur les mécanismes et processus de changement des politiques sur le climat (ou sur les éléments qui entravent l’instauration de politiques climatiques), et des textes offrant des pistes de solutions vers des formes d’économies et de politiques en phase avec les principes de transition sociale-écologique transformatrice.

Axe 4 : Regards sur les discours de crise et de transition

Cet axe vise à explorer les dynamiques de mise en œuvre des discours sur la crise climatique et sur la transition sociale-écologique, tout en mettant en valeur les savoirs profanes. Ainsi, les contributions pourront étudier les « récits » (Wald, 2008) sur le climat ou analyser les luttes d’expertises et les enjeux de savoir-pouvoir dans la construction de la crise. Les articles peuvent se pencher, par exemple, sur l’étude des enjeux liés aux récits dominants sur la crise climatique, ou encore sur l’analyse de la mise en doute de ces discours officiels (climatoscepticisme, enjeux de fausses nouvelles et de post-vérité, etc.). Ils pourront aussi analyser les enjeux épistémiques liés à la définition de la crise environnementale, à la valorisation de certaines voix et à la mise sous silence de certains groupes. De plus, compte tenu de ces enjeux épistémiques, ce numéro veut valoriser les savoirs expérientiels. Ainsi, un espace sera réservé aux récits d’expérience vécue et aux articles qui mobilisent des approches et méthodes de recherche contribuant à décoloniser les connaissances et mettant de l’avant les savoirs marginalisés. Le but sera de créer des ponts entre savoirs scientifiques et savoirs expérientiels afin de mettre en place des moyens pour démocratiser les savoirs sur le climat et sur la transition sociale-écologique. Ces articles peuvent prendre la forme de récits expérientiels ou récits de pratique, résultats de recherches créatives et collaboratives, perspectives critiques ou politiques, ou expressions artistiques.

Axe 5 : La justice climatique et écologique

Ce thème, intrinsèquement lié aux autres axes qui structurent ce dossier, se veut transversal. Ce numéro s’intéresse particulièrement aux articles qui conceptualisent la justice climatique selon les théories intersectionnelles (Malin et Ryder, 2018 ; Amorim-Maia, Anguelovski, Chu et al., 2022) et critiques (Sultana, 2021). Afin de dépasser les logiques anthropocentriques centrées sur l’individu, nous privilégions aussi les études cherchant à étendre le concept de justice écologique vers les écosystèmes, dont les théories basées sur les savoirs autochtones ou autres conceptions écocentriques de la justice écologique.

C’est avec enthousiasme que nous attendons vos contributions.

Date de tombée des résumés(350 mots maximum) : 17 octobre 2022

Date de tombée des articles : 1er mai 2023

Numéro à paraître à l’automne 2023

Courriel pour soumettre le résumé et l’article: revue.intervention@otstcfq.org

Pour de plus amples informations, vous pouvez communiquer avec :

Emmanuelle Larocque, co-directrice du numéro

Courriel: ecyr033@uottawa.ca

Sarah Boucher-Guèvremont, rédactrice en chef, revue Intervention

Références

Agundez-Rodriguez, A. et L. Sauvé (2022). « L’éducation relative au changement climatique : une lecture à la lumière du Pacte de Glasgow », Éducation relative à l’environnement, vol. 17, no 1. https ://doi.org/10.4000/ere.8421

Amorim-Maia, A.-T., Anguelovski, I., Chu. E. et I. Connoly (2022). « Intersectional climate justice. A conceptual pathway for bridging adaptation planning, transformative action, and social equity », Urban Climate, vol. 41. https ://doi.org/10.1016/j.uclim.2021.101053

Audet, R. (2015). « Pour une sociologie de la transition écologique », Cahiers de recherche  sociologique, no 58, 5-13. https://doi.org/10.7202/1036203aradresse copiée

Boetto, H. (2019). « Advancing Transformative Eco-Social Change : Shifting from Modernist to Holistic Foundations », Australian Social Work, vol. 72, no 2, 139-151. https://doi.org/10.1080/0312407X.2018.1484501

Ciplet, D., Roberts, T. J. et M. R. Khan (2015). Power in a warming world. The new global politics of climate change and the remaking of environmental inequality, Cambridge : MIT Press.

Coates, J. et M. Gray (2019). « How green is social work? Towards an ecocentric turn in social work » : 171-180, dans M. Payne et E. Reith-Hall (sous la dir.), The Routledge Handbook of Social Work Theory, Londres : Routledge.

Cournil, C. (2010). « Les “réfugiés environnementaux” : enjeux et questionnements autour d’une catégorie émergente », Migrations Société, vol. 2, no 128, 67-79. https://doi.org/10.3917/migra.128.0067

Dagenais Lespérance, J. et S.-A. MacDonald (2019). « La justice environnementale : dans l’angle mort de la formation en travail social ? », Intervention, no 150, 113-119. https://revueintervention.org/wp-content/uploads/2019/12/ri_150_2019.2_dagenais_lesperance_macdonald.pdf

Deranger, E. T., Sinclair, R., Gray, B., McGregor, D. et J. Gobby (2022). « Decolonizing climate research and policy: making space to tell our own stories in our own ways », Community Development Journal, vol. 57, no 1, 52-73. https://doi.org/10.1093/cdj/bsab050

Dominelli, L. (2012). Green Social Work : From Environmental Crisis to Environmental Justice, Cambridge : Polity Press.

Gaard, G. (2015). « From cli-fi to critical ecofeminism. Narratives of climate change and climate justice » : 169-192, dans M. Phillips et N. Rumens (sous la dir.), Contemporary Perspectives on ecofeminism, Londres : Routledge.

Gray, M., Coates, J. et T. Hetherington (2007). « Hearing Indigenous Voices in Mainstream Social Work », The Journal of Contemporary Social Services, vol. 88, no 1, 55-66. https://doi.org/10.1606%2F1044-3894.3592

Huntjens, P. (2021). Towards a natural social contract. Transformative social ecological innovation for a sustainable, healthy and just society, The Netherlands : Springer.

Kemp, S. P. et L. A. Palinkas (2015). « Strenghtening the social response to the human impacts of environmental change », American Academy of Social Work and   Social Welfare, Working Paper, no 5. 1-32. https://grandchallengesforsocialworkorg/wp-content/uploads/2015/12/WP5with-cover.pdf

Larocque, E. (2021). Transition sociale-écologique : vers de nouvelles avenues  d’intervention, Conférence dans le cadre des journées professionnelles « Justiceclimatique : de l’éveil à l’action », Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeute conjugaux et familiaux du Québec, 10 novembre 2021.

Larocque, E. (soumis). « Le yoga en contexte de plein-air : entre outil écospirituel et sphère de résonnance », Éducation relative à l’environnement. Regards, recherches, réflexion.

Latour, B. (2021). Où suis-je ? Leçons du confinement à l’usage des terrestres, Paris : Éditions La Découverte.

Laurent, É. (2018). « La transition sociale-écologique : récit, institutions et politiques publiques », Cités, vol. 76, no 4, 31-40. https://doi.org/10.3917/cite.076.0031

Louv, R. (2008). Last child in the woods: Saving our children from nature-deficit   disorder, Chapel Hill, N.C. : Algonquin Books.

Lysack, M. (2013). « Emotion, ethics, and fostering committed environmental citizenship » : 231-245, dans M. Gray, J. Coates et T. Hetherington (sous la dir.), Environmental Social Work, New York : Routledge.

MacDonald, S.-A. (2021). Crise climatique : défendre et promouvoir la justice sociale et composer avec la migration familiale ; un défi pour les travailleurs sociaux et les thérapeutes conjugaux et familiaux,Cérémonie d’ouverturedans le cadre des journées professionnelles « Justice climatique : de l’éveil à l’action », Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec, 9 octobre 2021.

Malin, S. et S. S. Ryder (2018). « Developing deeply intersectional environmental  justice scholarship », Environmental Sociology, vol. 4, no 1, 1-7. https://doi.org/10.1080/23251042.2018.1446711

Rosa, H. (2018). Résonance. Une sociologie de la relation au monde, traduit de l’allemand par Sasha Ziberfab, Paris : Éditions La Découverte.

Roy, M. (2021). Parler d’épidémies. La normativité discursive de l’altérisation dans les récits de la tuberculose, d’H1N1, d’Ebola et du Zika,thèse doctorale, Université d’Ottawa. https://ruor.uottawa.ca/handle/10393/42996

Sauvé, L. et V. Boelen (2021). L’ancrage de soi dans le monde : dimensions croisées d’une éducation relative à l’environnement, Conférence dans le cadre des Épisodes cévénois, Institut Agro – Florac, Université de Montpellier, 3 juin 2021.

Schibli, K. (2020). « Canadian Association of Social Workers: Climate change and social work », Position statement. https://www.caswacts.ca/files/documents/SW_and_Climate_Change_Final_PDF 

Sultana, F. (2021). « Critical climate justice », The Geographical Journal, vol. 188, no 1, 118-124.

Wald, P. (2008). Contagious. Cultures, Carriers, and the Outbreak Narrative, Durham & London : Duke University Press.