Appel à contributions numéro 163 | Réduction des méfaits et travail social au temps de la polycrise : défis, pratiques et nouvelles avenues
Sous la direction de :
André-Anne Parent, Ph.D., Professeure, École de travail social, Université de Montréal
Carolyne Grimard, Ph.D., Professeure, École de travail social, Université de Montréal
Antoine Bertrand-Deschênes, Candidat au doctorat, École de travail social, Université de Montréal
Rossio Motta-Ochoa,Ph.D., Professeure, École de travail social, Université de Montréal
La réduction des méfaits existe depuis les années 1970, mais elle est régulièrement mise sous les feux des projecteurs selon les contextes sociaux. C’est dans la foulée des scènes ouvertes de consommation de drogues aux Pays-Bas, en Suisse et en Allemagne, face à la propagation du VIH en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord, mais surtout face à un échec des politiques sociales qui visent exclusivement l’abstinence, que la réduction des méfaits se taille une place importante en intervention sociale et en santé publique (Busz et al., 2024 ; Kübler, 2001 ; O’Hare, 2007).
Issue de la communauté, la réduction des méfaits est désormais une approche où les personnes concernées sont au cœur de l’intervention et qui permet d’aborder diverses problématiques sociales et de santé (Parent et Bertrand-Deschênes, 2023). Elle cherche à atténuer les répercussions notamment sociales et de santé négatives associées à l’utilisation de diverses substances ou pratiques, telles que les substances psychoactives (SPA), l’alcool, le tabac, les jeux de hasard, le sexe ou autres, que ce soit pour la personne qui les utilise, son entourage ou le milieu dans lequel elle vit. Elle permet aux personnes de faire des choix éclairés en matière d’utilisation et de s’outiller face aux conséquences qui pourraient s’ensuivre (Brisson et Fallu, 2008 ; Mancini et al., 2008 ; Wilson et al., 2025).
Cette approche se déploie sous la forme de diverses actions, par exemple la distribution de matériel de consommation stérile et de condoms, la consommation supervisée et une diversité de programmes qui visent différentes populations, substances ou comportements. Nous pensons notamment au programme Opération nez rouge pour réduire les risques de conduite automobile avec facultés affaiblies, ou encore aux mesures qui encadrent ou réduisent la promotion des jeux de hasard et d’argent en ligne, comme les interdictions concernant la publicité auprès des jeunes ou des écoles.
Considérée par les chercheur·e·s et les intervenant·e·s du milieu comme étant efficace, pragmatique et respectueuse des personnes (Brisson, 2014), la réduction des méfaits fait partie d’une panoplie d’interventions qui sont au cœur des politiques sociales contemporaines occidentales (Lushin et Anastas, 2011 ; MSSS, 2018). Pourtant, cette approche est encore souvent mal représentée par les médias et plus ou moins bien comprise par la population en général, croyant qu’elle encourage la consommation de drogues ou qu’elle empêche les personnes dépendantes de cesser de consommer (Beirness et al., 2008). Elle peut aussi être mal interprétée ou utilisée de façon inadéquate par les professionnel·le·s et les intervenant·e·s sociaux (Mancini et al., 2008). Enfin, elle est parfois utilisée à des fins politiques, présentée comme un enjeu de moralité et polarisant l’opinion publique (Buchman et al. ; 2018, Cefai, 2006).
La réduction des méfaits est aujourd’hui une approche enseignée et étudiée par de nombreuses disciplines autant liées au champ médical que social, notamment en travail social. De façon cohérente avec cette approche, les personnes concernées et détenant différents savoirs d’expérience, que l’on désigne généralement comme des pairs, sont de plus en plus présentes dans la mise en œuvre de la réduction des méfaits par les organismes communautaires et les organisations publiques (Bertrand-Deschênes et Parent, 2025 ; 2023). Cela permet d’améliorer l’acceptabilité des différents services auprès des personnes concernées, de briser les barrières qui limitent leur accès et de contrebalancer la hiérarchisation des rapports en intervention entre personnes aidantes/aidées ou savoir-professionnel/savoir-profane (Bellot et Rivard, 2007 ; Ti et al., 2012). À titre d’exemple, des pairs jouent de multiples rôles clés en lien avec la prévention des surdoses (Mercer et al., 2021 ; Perreault et al., 2024), pour les soins auprès des personnes utilisatrices de SPA en contexte d’hospitalisation (Bédard et al., 2025) ou encore pour les services œuvrant à la jonction de l’utilisation de SPA et de l’itinérance (Miler et al., 2020).
En outre, plusieurs organisations communautaires et publiques adhèrent aux fondements de l’approche de la réduction des méfaits puisqu’elle promeut la reconnaissance des droits, de l’autonomie et de la dignité des personnes qu’elles desservent (Harm Reduction International, s. d.). Les organisations qui interviennent auprès des personnes impactées par le cumul de plusieurs inégalités tentent, au-delà des comportements individuels, d’adopter une perspective globale sur les dimensions produisant, de façon intentionnelle ou non, les différents risques, comme certaines politiques et pratiques contraignantes (Rhodes et al., 2012). Cependant, la société québécoise fait actuellement face à des défis importants, influant sur la mise en œuvre de cette approche. Nous pensons notamment à divers facteurs associés à la polycrise et générant des tensions, comme l’utilisation de SPA dans l’espace public, la hausse des surdoses, l’augmentation du nombre de personnes en situation d’itinérance, la médiatisation des personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale., etc.
Face à ces défis, certains acteurs considèrent que la réduction des méfaits est en cause et que les personnes, leurs proches et la communauté seraient mieux desservis si l’adoption de stratégies de traitement à grande échelle était promue. Sous l’influence d’approches positivistes conditionnées par le disease model, où la dépendance se caractérise par l’incapacité d’une personne à contrôler de manière fiable sa consommation de substances, on cherche alors à mettre en place des interventions visant le traitement de la dépendance et l’abstinence (Lushin et Anastas, 2011 ; McNeil, 2021). On pense ainsi aux discours sur le traitement forcé de la dépendance chez les plus jeunes, ou encore aux mobilisations citoyennes visant la fermeture des sites de consommation supervisée. De telles approches se présentent malgré les études scientifiques démontrant les bénéfices associés notamment aux services de consommation supervisée et à leur contribution à la réduction de la mortalité et de la morbidité liées à l’utilisation de SPA. En effet, en dépit des critiques, il est démontré que les sites de consommation supervisée facilitent l’accès aux programmes de santé et de services sociaux, permettent de réaliser des économies publiques, n’augmentent pas la criminalité et participent à améliorer l’ordre public (Hyshka et al., 2021a ; 2021b ; 2021c).
Malgré cet état de fait, les pressions adverses peuvent influencer les décisions politiques. Pensons encore ici aux sites de consommation supervisée et à la Loi 103 adoptée en 2025 au Québec[1], qui restreint les emplacements de ces centres, sous couvert d’améliorer la cohabitation sociale. Dénoncée par de nombreuses organisations dans le cadre des consultations menant à son adoption, cette loi porte notamment atteinte à l’autonomie des organismes communautaires.
À travers ce climat tendu, le traitement des dépendances et la réduction des méfaits sont perçus comme des réalités opposées, plutôt que compatibles et complémentaires.
Il serait alors pertinent de s’inspirer de courants venus d’ailleurs pour renouveler les pratiques, qu’elles se déploient dans les organisations publiques ou communautaires. Nous pensons notamment au indigenous harm reduction (Canadian Aboriginal AIDS Network & Interagency Coalition on AIDS and Development, 2019) ou au ecological harm reduction (Rhodes, 2023) ainsi qu’aux perspectives venues du Sud global (Lasco, 2022). Tout comme la réduction des méfaits, ces approches peuvent être utilisées pour aborder diverses problématiques. Les personnes détenant des savoirs expérientiels devraient aussi avoir l’occasion de participer à la transformation des pratiques, que ce soit dans les organismes d’intervention, dans les milieux de recherche ou au sein des universités, là où sont formés les futurs professionnel·le·s en travail social. Le croisement des savoirs pratiques, théoriques, expérientiels et militants peut enrichir le processus réflexif des personnes étudiantes en quête d’une identité professionnelle. L’intégration de la réduction des méfaits dans les cursus de formation suppose donc de tenir compte de la place des différentes personnes concernées.
Si la valeur ajoutée de l’approche de la réduction des méfaits réside dans sa vision alternative, considérant la personne comme autonome, plus égalitaire, etc., il faut tout de même qu’elle ne serve pas simplement de tampon, nous empêchant de lutter contre les diverses formes d’inégalité et d’oppression associées aux enjeux vécus. Plusieurs considèrent que l’inclusion de la réduction des méfaits dans les différentes politiques sociales et de santé permettrait d’atténuer la stigmatisation des personnes concernées tout en favorisant leur accès aux déterminants sociaux de la santé, comme le logement, les programmes de soutien au revenu ou encore les services de protection de l’enfance (Gehring et al., 2022). Les métiers relationnels interviennent à la jonction des différents espaces sociaux qui rattachent les individus à la société (et les individus entre eux), en leur offrant protection et reconnaissance (Paugam, 2008). Les intervenants sociaux peuvent ainsi agir à la fois auprès des personnes, de leurs institutions et des structures sociales pour créer du lien, favoriser leur inclusion et contribuer à réduire les risques ou méfaits, peu importe les contextes d’intervention (communautaire, hospitalier, protection de l’enfance, CHSLD, etc.).
Partant de cette posture, la réduction des méfaits permet alors d’imaginer toutes sortes de dispositifs, physiques ou organisationnels, qui dépassent le seul fait d’assurer la survie des individus ou la réduction des risques. Qu’il s’agisse d’appartements adaptés, d’aménagement de zones extérieures inclusives ou encore de favoriser l’accès à des SPA non contaminées, il est possible d’imaginer des initiatives qui promeuvent réellement le bien-être des personnes concernées. Or, la réduction des méfaits n’a jamais été aussi impopulaire, notamment en raison de la grogne de certains citoyens face aux lieux qui leur sont dédiés (Côté, 2025 ; Gerbet, 2023). Ainsi, comment penser la réduction des méfaits et quelle place peut-elle occuper dans les métiers relationnels, dans la science, sur le terrain et surtout auprès des premières personnes concernées (Casey, 2025 ; Cecco, 2024 ; Humphreys, 2024) ?
Afin de réaliser un état des lieux et d’approfondir la question, les responsables de ce numéro sollicitent des articles selon les trois volets suivants :
- Un état des lieux sur la réduction des méfaits comme approche d’intervention :
- Aspects sociopolitiques
- Usage de la réduction des méfaits dans les milieux communautaires
- Réseau de soins et de services sociaux et réduction des méfaits
- Enseignement de la réduction des méfaits dans les métiers relationnels
- Organisations de santé publique et réduction des méfaits
- Réduction des risques ou approche globale ?
- Nouveaux risques sociaux et sanitaires et nouvelles approches de réduction des méfaits :
- Cohabitation, vivre ensemble et développement des communautés
- Surdoses liées à l’utilisation de SPA
- Jeux de hasard et d’argent
- Cyberdépendance
- Chemsex et autres pratiques liées à la sexualité
- Tabagisme et/ou alcool
- Indigenous harm reduction
- Ecological harm reduction
- Perspectives venues du Sud global
- Les récits de pratique des premières personnes concernées, des intervenant·e·s sociaux et des personnes avec un savoir d’expérience, face à la réduction des méfaits
Date de tombée des résumés (350 mots maximum) : 15 juin 2026
Date de tombée des articles : 1er novembre 2026
Courriel : revue.intervention@otstcfq.org
Numéro à paraître au printemps 2027