Sous la direction de

Lilyane Rachédi, T.S., Ph.D., Professeure, École de travail social, UQAM
Javorka Zivanovic, T.S., Ph.D., Professeure associée, École de travail social, UQAM
José Alavez, Ph.D, Géographie et Cartographie, Professeur adjoint, Département de géographie, Université de Washington
Djénéba Traoré, T.S., Clinique transculturelle, Hôpital Jean-Talon
Thélyson Orélien, Poète, romancier, essayiste, chroniqueur et critique


Ce numéro propose d’aborder le sujet de la mort et du deuil en contexte migratoirepour en penser en premier lieu les contours inégalitaires, structurels et politiques. Dans cette perspective, la pensée de Judith Butler sur la pleurabilité des morts (Butler, 2010; 2019) éclaire les logiques qui déterminent quelles vies comptent, sont pleurées, honorées et légitimes et lesquelles ne comptent pas, sont non pleurables, illégitimes et invisibilisées. Ce classement et cette hiérarchisation des vies qui méritent ou non d’être vécues prennent une dimension toute concrète à travers l’étude des morts aux frontières et du racisme anti-immigrants, qui se traduit par une véritable « guerre faite aux migrants » (Perocco, 2025).

Que ce soit dans le cadre de la mort de personnes et de familles immigrantes/réfugiées lors de la traversée périlleuse des frontières, ou encore de la mort de ces mêmes groupes dans les pays dits d’accueil, les termes mobilisés pour présenter cette réalité, les représentations et la gestion politique de ces morts-là révèlent des inégalités raciales et structurelles.

En second lieu, ce numéro déplace le point focal vers les personnes qui vivent le deuil. Ainsi, dans le prolongement des écrits de Despret (2017), nous invitons à explorer ce que les mort·es font faire faire aux vivant·es spécifiquement en contexte migratoire : ce qu’ils et elles inspirent, produisent et rendent possible en matière de transmission, de commémoration et de traces (Babels, 2017; Kobelinsky et Le Courant, 2020). Compte tenu des contextes évoqués précédemment, ce numéro cherche à décrire et à analyser ces traces posthumes (Alavez et Caquart, 2023; Alavez et al., 2019; Kobelinsky et Rachédi, 2023) produites par les vivant·es. Qu’elles soient de nature orale, matérielle, affective ou symbolique, ces traces plurielles, transnationales et multiformes sont d’une importance particulière à examiner comme révélatrices d’une agentivité (Rachédi et al., 2023) et d’une créativité (Métraux, 2004) qui permet d’inaugurer des formes de soin (Molinié, 2006), de mémoires et de mises en récit des défunts à différents registres.

Les rapports de pouvoir, les inégalités raciales, l’agentivité, les pratiques de mémoire, la créativité obligent alors à repenser l’accompagnement. Dans la littérature locale et francophone, on constate que les travaux sur le deuil et l’accompagnement tendent encore à sous-estimer la dimension migratoire et structurelle au profit des variables culturelles et/ou religieuses (Rachédi et Idir, 2019). Ces dernières sont souvent négociées en contexte migratoire et les quelques travaux existants (Rachédi et al., 2019) mettent de l’avant d’autres facteurs plus significatifs pour les personnes en deuil. Ainsi, les contraintes juridiques et réglementaires liées aux sépultures, la volonté de mourir ici comme marqueur d’une volonté d’intégration ou la primauté de la filiation descendante pour le choix du lieu de sépulture influencent davantage le processus de deuil. Les recherches empiriques gagneraient à considérer davantage les expériences et les stratégies des personnes en situation de deuil et le travail des personnes qui les accompagnent pour mieux documenter les dispositifs et les logiques qui tiennent compte des spécificités en contexte migratoire (Zivanovic, 2023). Par conséquent, ce numéro souhaite offrir aux intervenant·es des outils conceptuels et analytiques pour accompagner des expériences de deuil en contexte migratoire, tout en contribuant à l’avancement des connaissances dans le champ du travail social.

Afin d’approfondir les réflexions, de diversifier les perspectives sur la mort et le deuil en contexte migratoire et de nourrir les interventions, les responsables de ce numéro sollicitent des articles de fond (recherches terminées ou en cours), des analyses, des récits d’intervention et/ou pédagogiques et des études de cas. Sans être exhaustives, les participations pourront s’inscrire autour des trois axes suivants :

1. Comprendre et analyser les contextes sociopolitiques et inégalitaires

Les articles soumis sous cette rubrique peuvent examiner le traitement des morts liées aux migrations forcées, aux traversées des frontières, aux conflits armés et aux génocides passés et contemporains. Ceci en tenant compte des formes d’hostilité et de violence coloniale et structurelle dans lesquelles elles s’ancrent et persistent (Membe 2016, 2020; Rachédi et al., 2018). Les contributions tenteront de répondre à la question suivante : quels sont donc les contextes, institutions, acteurs, actrices, mécanismes et discours qui entretiennent et reproduisent les inégalités raciales par un traitement de la mort de certains groupes plutôt que d’autres? On peut retrouver des textes s’inscrivant dans l’une ou l’autre des thématiques suivantes :

Militarisation des frontières, génocides.
Crise climatique, déplacements forcés, réfugié·es et diaspora.
Police, tuerie, fusillade/personnes racisées et immigrantes.
Couverture médiatique/réseaux sociaux.

2. Décrire ce que les morts font faire faire aux vivant·es 

Les articles présentés sous cet axe thématique explorent ce que les mort·es font « faire faire « aux vivant·es conformément à l’expression de Despret (2017), pour signifier que les personnes mortes continuent de faire agir les vivant.es. Comment les personnes et les collectifs maintiennent-ils, transforment-ils ou réinventent-ils leurs liens avec les mort·es en contexte migratoire? Il s’agit de comprendre les spécificités du deuil et de la mort dans ce contexte, en insistant sur la part d’agentivité des personnes concernées/collectifs affectés par le deuil. Les témoignages produits par l’univers artistique et culturel peuvent constituer des objets d’analyse (Orélien, 2026; Rachédi et al., 2026). Les sujets ci-dessous peuvent être abordés :

Mémoire, témoignage, récit, oubli.
Archivage, luttes, solidarités, revendications.
Bricolages des rituels funéraires, rituels différés et virtuels, rituels transnationaux.

3. Soutenir et renouveler les pratiques en travail social

Enfin, ce numéro vise à promouvoir des pratiques d’accompagnement du deuil (Zivanovic et Rachédi, 2025-2026; Zivanovic, 2023; 2017) autant que des approches critiques de la mort et du deuil en contexte migratoire pour sortir des épistémologies occidentales (Ben-Cheikh et al., 2020; Chenouard et al., 2023; Rachédi et al., 2015).

Autrement dit, comment, selon quel(s) cadre(s) théorique(s) et avec qui les personnes professionnelles accompagnent-elles les expériences de mort et de deuil en contexte migratoire ? Ces accompagnements peuvent être individuels, familiaux ou collectifs/de groupe. Les productions artistiques et culturelles peuvent constituer des médiations mobilisées dans l’accompagnement du deuil. Les interventions peuvent se déployer selon une pluralité d’échelles spatiales (locale, internationale et transnationale) et de dimensions géographiques (corporelles-affectives, dans l’espace physique ou numériques), ainsi que de temporalités (fin de vie/mort/post-mortem) (Maddrell, 2016). L’objectif est de documenter ce que font les personnes intervenantes, institutions formelles/informelles, organismes communautaires pour accompagner ces réalités de la mort et du deuil en contexte migratoire. On peut retrouver dans cet axe les aspects suivants :

Théories critiques du deuil.
Accompagnement clinique.
Dispositif de soutien. Pratiques de consolation/place de la spiritualité/réparation.
Fin de vie/aide médicale à mourir/bonne mort/soins palliatifs.
Sensibilité/soins des dépouilles/adaptations.
Économie funéraire/choix du lieu de sépulture/associations.

Date de tombée des résumés (350 mots maximum) : 8 décembre 2026

Date de tombée des articles : 6 avril 2027

Courriel : revue.intervention@otstcfq.org

Numéro à paraître à l’automne 2027

RÉFÉRENCES

Alavez J. et Caquard, S. (2023). Mapping-Ofrenda: mapping as mourning in the context of migration. Journal of Cultural Geography, 40(1), 21-46. https://doi.org/10.1080/08873631.2023.2187490

Alavez, J., Rachédi, L. et Caquard, S. (2019). Beyond the end. Mapping Postmortem Mobilities in Quebec. Quebec Heritage News, 13(4), 18-19.

Babels,(2017) La mort aux frontières de l’Europe. Le Passager clandestin, coll. « Bibliothèque des frontières ».

Ben-Cheikh, I., Rachédi, L. et Rousseau, C. (2020). Deuil compliqué selon les cultures : défis diagnostiques et limites des classifications internationales. Frontières, 32(1). https://doi.org/10.7202/1072750ar

Butler, J., traduit de l’anglais (États-Unis) par Dennehy, M. (2019). Ces corps qui comptent encore. Raisons politiques, 76(4), 15-26. https://doi.org/10.3917/rai.076.0015

Butler, J., traduit de l’anglais par Marelli, J. (2010). Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil. Zones.

Chenouard, B., Smith, C., Luong, T. N., Raphaël, F. et Boyer, A. (2023). La grille transculturelle de la Clinique pédiatrique transculturelle de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont comme outil d’évaluation. Intervention, 156, 141-154. https://doi.org/10.7202/1097413ar

Despret, V. (2017). Au bonheur des morts. Récits de ceux qui restent. La découverte.

Kobelinsky, C. et Rachédi, L. (dir.) (2023). Les futurs rêvés des morts. Migrations, traces, mobilités. Pétra (Paris-France).

Kobelinsky, C. et S. Le Courant (2020). Pratiques cérémonielles pour les morts en migration. Mémoires, 78(2), 12. https://doi.org/10.3917/mem.078.0012

Maddrell, A. (2016). Mapping grief. A conceptual framework for understanding the spatial dimensions of bereavement, mourning and remembrance. Social & Cultural Geography, 17(2), 166-188. https://doi.org/10.1080/14649365.2015.1075579

Makaremi, C. (2025). Résistances affectives. Les politiques de l’attachement face aux politiques de la cruauté. La Découverte.

Mbembe, A. (2016). Politiques de l’inimitié. La Découverte.

Mbembe, A. (2020). Necropolitics. Duke University Press.

Métraux, J. C. (2004). Deuils collectifs et création sociale. Dispute.

Molinié, M. (2006). Soigner les morts pour guérir les vivants. Les empêcheurs de penser en rond.

Orélien, T. (2026). C’était ça ou mourir [roman]. Boréal.

Perocco, F. (2025).Le discours racialisé sur l’aide sociale. Entre guerre aux migrants et guerre à l’État-providence. Dans J. Zivanovic, M. Martineau, M. Vatz Laaroussi et L. Kremer (dir.), Racisme, genre et discriminations. De l’approche intersectionnelle vers les médiations interculturelles (p. 41-59). L’Harmattan.

Rachédi, L., Piché, V., Quévillon-Lemay, E., Laferrière, A., Lavigne, M. et Pomerleau, L. (2026). Que peut la littérature pour l’intervention antiraciste ? Carte blanche.

Rachedi, L., Montgomery, C., Le Gall, J., Leon Correal, A., Zivanovic, J. et Alavez, J. (2023). Ce que les morts font faire aux vivants et ce que les vivants disent des morts : expériences de deuil en migration et transferts des connaissances dans les milieux. Dans C. Kobelinsky et L. Rachédi (dir.), Les futurs rêvés des morts. Migrations, traces, mobilités (p. 242-276). Pétra (Paris-France).

Rachédi, L.,Montgomery, C. et Traoré, D. (2015). Chez nous les morts ne sont pas morts [vidéo]. https://vimeo.com/127812500

Rachédi, L., Idir, M. et J. Sarenac, J. (2018). Carrés, cimetières et musulmans. Les impensés de l’immigration et de la citoyenneté au Québec. Diversité Urbaine, 18, 47–66. https://doi.org/10.7202/1059591ar

Rachédi, L., Kobelinsky, C. et A. F. Noubicier (dir.) (2019).Politiques des morts et pratiques des vivants : enjeux autour des morts en migration.Diversité urbaine, 18(1), 3-147.

Zivanovic, J. et Rachédi, L. (2025-2026). Mourir en contexte migratoire : des savoirs et des logiques d’accompagnement en soins palliatifs. Formation/atelier offerte à l’organisme Aux trois sentiers.

Zivanovic, J. (2023). Les travailleurs sociaux en contexte de soins palliatifs : pratiques d’accompagnement des personnes immigrantes en fin de vie au Québec [thèse de doctorat en travail social, Université du Québec à Montréal].

Zivanovic, J. (2017). Le projet « Info-Décès » à Sherbrooke. Dans L. Rachédi et B. Halouset (dir.), Quand la mort frappe l’immigrant. Défis et adaptations (p. 141-149). Presses universitaires de Montréal.