Numéro hors-serie-3

Présentation

L’évaluation du fonctionnement social (ÉFS) est au cœur de la pratique professionnelle des travailleuses et travailleurs sociaux (T.S.) au Québec et elle est enchâssée dans leur champ d’exercice d’après le Code des professions. L’ÉFS ainsi que le plan d’intervention sont devenus la marque distinctive de la profession à la suite de l’adoption de la Loi modifiant le Code des professions et d’autres dispositions dans le domaine de la santé mentale et des relations humaines entrée en vigueur en 2012, qui définit le champ d’exercice des T.S. comme suit :

« Évaluer le fonctionnement social, déterminer un plan d’intervention et en assurer la mise en œuvre ainsi que soutenir et rétablir le fonctionnement social de la personne en réciprocité avec son milieu dans le but de favoriser le développement optimal de l’être humain en interaction avec son environnement » (LQ 2009, c. 28., art. 4).

La reconnaissance de la notion de fonctionnement social comme pierre angulaire de l’intervention en travail social constitue un changement de paradigme plutôt récent dans la pratique professionnelle du travail social au Québec. Elle constitue une différenciation (et complémentarité) à l’égard des influences psychologiques et sociologiques qui traversent le travail social afin de le distinguer clairement comme une discipline d’étude à part entière ainsi qu’une profession. La définition plus rigoureuse et la clarification des dimensions conceptuelles et opérationnelles de l’ÉFS permettent aussi de dégager une véritable « clinique du social ». Une clinique qui intègre les lectures et interventions individuelles avec une compréhension et des actions sur les conditions sociales, qui permet d’articuler subjectivités et conditions objectives. Rappelons que le concept de fonctionnement social a commencé à être utilisé en travail social dès les années 1940 dans la littérature américaine et qu’il a été diffusé au Québec dès le début de l’année 1960 :

« En proposant l’expression “fonctionnement social” pour désigner l’objet d’étude et d’intervention du service social, on voulait souligner en quoi il se distinguait des autres disciplines des sciences humaines qui ont pour objet le “fonctionnement psychologique” des personnes et des groupes, et des disciplines des sciences de la santé qui ont pour objet “le fonctionnement biologique ou physiologique” des individus ou des populations » (Alary, 2009, p. 46).

Par ailleurs, l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec (ci-après l’Ordre), dans son cadre sur l’évaluation du fonctionnement social, définit le fonctionnement social de la manière suivante : 

« Le fonctionnement social renvoie aux interactions et aux interinfluences entre les moyens et les aspirations d’une personne pour assurer son bien-être, réaliser ses activités quotidiennes et ses rôles sociaux pour satisfaire ses besoins avec les attentes, les ressources, les opportunités et les obstacles de son environnement. Les interactions entre les caractéristiques de la personne et celles de son environnement influencent son fonctionnement social » (OTSTCFQ, 2011, p. 7).

D’après le Référentiel de compétences des T.S., l’Ordre positionne le fonctionnement social dans une perspective de développement social et non sous un angle normatif (fonctionnaliste), et il met aussi en garde face aux tendances à la technicisation et à la standardisation (protocolisation) des pratiques dans les milieux de pratique (OTSTCFQ, 2012, p. 12), qui sont contraires aux principes qui guident la réalisation de l’ÉFS.

Bien que dans la dernière décennie l’ÉFS ait fait l’objet de nombreuses réflexions de la part des personnes enseignantes, chercheuses et praticiennes de l’intervention sociale (Audet et Rondeau-Robitaille, 2019; Chammas et al., 2024), elle demeure toujours un sujet d’actualité en travail social ainsi que dans le cadre de la formation initiale universitaire des T.S. En effet, la complexification des enjeux sociaux, les conditions de pratique actuelle, le manque d’accompagnement et de mentorat offerts aux jeunes diplômés, un contexte qui tend vers la déprofessionnalisation du travail social, les dernières réformes du système de santé et des services sociaux ainsi que la nouvelle gestion publique sont autant d’éléments qui ont un impact sur la compréhension de l’ÉFS ainsi que sur la capacité des T.S. à procéder à sa réalisation. Comment donc former les futures et futurs T.S. dans leur champ d’exercice? Comment comprendre et réaliser l’ÉFS dans un contexte spécifique de pratique? Quelle est la distinction entre la démarche d’évaluation et le rapport d’ÉFS? Quelles sont les assises théoriques à préconiser pour la soutenir? Quelles compétences sont requises pour la réaliser?

Pour porter un éclairage sur ces questions et plus précisément pour harmoniser l’enseignement de l’ÉFS dans la formation universitaire initiale, le Comité de la formation de l’Ordre, conjointement avec la table des directeurs de neuf écoles et unités de formation en travail social au Québec, ont mandaté en 2020 un groupe de travail en vue de réfléchir aux questions entourant l’enseignement lié à l’ÉFS. L’objectif étant de développer une compréhension commune des notions de base de l’ÉFS à maitriser au terme du programme de formation universitaire initiale en travail social. En 2022, le groupe de travail a compilé les résultats des travaux réalisés dans un document-cadre intitulé Vers une vision partagée pour l’enseignement de l’évaluation du fonctionnement social. Dans le but de pérenniser ses travaux, de poursuivre et d’approfondir les réflexions relatives à l’enseignement de l’ÉFS, le groupe a proposé la publication d’un numéro hors série de la revue Intervention sur ce sujet. En 2023, un appel à contributions a été lancé visant l’exploration des quatre dimensions phares de l’ÉFS, soit l’angle théorique, clinique, pédagogique et celui relatif à l’identité professionnelle des T.S.

Contenu et structure du numéro

Ce numéro hors série, intitulé L’évaluation du fonctionnement social à la croisée des chemins : perspectives théorique, clinique et pédagogique, est introduit par le court article « L’évaluation du fonctionnement social et l’herméneutique », dans lequel Éric Pilote nous présente l’ÉFS dans sa dimension herméneutique (ou d’interprétation) en s’appuyant sur les écrits de Ricoeur et Grondin. S’ensuit une entrevue qui met en relief les similitudes et les différences de l’enseignement lié à l’ÉFS en formation universitaire initiale et à la formation continue ainsi qu’une table ronde portant sur la transversalité de l’ÉFS dans différentes méthodes d’intervention en travail social (notamment l’intervention auprès des individus, des familles et des collectivités). Le numéro propose également des articles qui abordent les théories et approches au fondement de l’évaluation en travail social ainsi que les défis cliniques dans la réalisation de l’ÉFS auprès des clientèles particulières. Ce numéro se termine par une piste de lecture ainsi que deux articles hors thème qui recueillent des expériences autobiographiques vécues en petit groupe. Somme toute, le contenu abordé amène les lectrices et lecteurs à se questionner davantage sur leur compréhension de l’ÉFS, l’intégration de l’ÉFS à leur pratique professionnelle, et surtout à réaffirmer leur identité professionnelle comme T.S. ainsi qu’à retrouver un sens renouvelé pour leur pratique professionnelle.

Invitation à la réflexion : écrit, entrevue et table ronde

Dans son article « L’évaluation du fonctionnement social et l’herméneutique », Éric Pilote fait valoir que l’objectif de l’ÉFS est de comprendre et non d’expliquer les situations et problématiques sociales ou des personnes. Dans ce sens, la compétence des T.S. consiste à interpréter le drame qui se joue devant eux et à proposer un sens à la personne qui est accompagnée en déployant un esprit critique dans l’intervention. 

En entrevue, Maria Di Martino et Maxime Blanchette décèlent les enjeux relatifs à l’enseignement de l’ÉFS en formation universitaire initiale et à la formation continue. Ils explorent également les besoins distincts de formation des personnes étudiantes en travail social de celles qui sont en exercice professionnel. Finalement, dans une table ronde, Éric Pilote, Steve Audet et Christian Guillemette réfléchissent à l’applicabilité de l’ÉFS à différentes méthodes d’intervention en travail social. Dans la conclusion, Martin Robert présente une perspective du travail social intégré tenant compte du caractère transversal de l’ÉFS. La mise en commun de leurs récits fait apparaitre un fil conducteur sur la transversalité de l’ÉFS fondée sur les bases conceptuelles essentielles communes aux différentes méthodes d’intervention et cohérente avec l’éthique déontologique du travail social.

Résumé des articles thématiques

Dans « Du social au fonctionnement : quel sens pour l’évaluation des travailleuses sociales et des travailleurs sociaux? », Martine Guénette et Isabelle Chouinard revisitent la définition même de l’ÉFS. Les notions d’évaluation et de fonctionnement social sont analysées dans un esprit historique et critique. De plus, en empruntant aux théories fonctionnaliste et interactionniste-symbolique, les autrices décortiquent les concepts liés à l’ÉFS et interrogent la visée de celle-ci. Enfin, elles nous invitent à conserver la mission transformatrice du travail social.

Pour leur part, Martin Robert et Serigne Touba Mbacké Gueye, dans « L’évaluation du fonctionnement social, une pratique phénoménologique », prennent appui sur de grands auteurs de la philosophie et de la sociologie afin de nous aider à réfléchir aux significations profondes de l’ÉFS. L’importance de la phénoménologie, du dialogue, de l’empathie, de la reconnaissance, de l’être social et de l’herméneutique comptent parmi les principaux thèmes abordés. Avec une grande rigueur intellectuelle, les auteurs explorent les fondements de l’ÉFS et laissent entrevoir des lumières insoupçonnées. L’identité et la posture professionnelle des personnes travailleuses sociales se retrouvent ainsi renforcées.

Dans l’article intitulé « Accompagner des hommes qui se questionnent sur leur consommation de pornographie en ligne : une question de sexualité, de pathologie ou de fonctionnement social? », Jean-Martin Deslauriers et Natacha Godbout analysent une problématique souvent traitée dans ses dimensions psychologiques et épidémiologiques. Ils la situent dans les difficultés rencontrées par les hommes en contexte social, non seulement à partir de leurs caractéristiques individuelles mais en tenant compte des tensions qui s’exercent, notamment, entre l’intime et les normes sociales.

Enfin, Hélène Brassard, Béatrice Clin et France Desjardins, dans « Vers une reconnaissance des voix des personnes proches aidantes : l’apport de l’évaluation du fonctionnement social », mettent en lumière les besoins propres aux personnes proches aidantes, trop souvent invisibilisés par des outils d’évaluation centrés sur les personnes aidées. En s’appuyant sur une recherche qualitative, les autrices montrent l’importance de reconnaître la voix des personnes proches aidantes et de mieux adapter le soutien offert. L’évaluation du fonctionnement social apparaît ici comme un levier central pour suivre l’évolution des besoins de ces personnes, soutenir leur qualité de vie et valoriser le rôle clé des travailleuses sociales dans cet accompagnement.

Nous concluons ce numéro thématique par une piste de lecture. Stéphane Grenier présente L’intégration de l’évaluation du fonctionnement social aux champs de pratique. Postures et processus en travail social, un ouvrage collectif dirigé par Grace Chammas, Josée Grenier et Roxanne Fay. 

Résumé des articles hors thème 

Ce numéro contient également une rubrique regroupant deux articles hors thématique. Nous retrouvons, en premier lieu, un article nommé « Démarche autobiographique en petit groupe avec des jeunes en situation de raccrochage scolaire : une pédagogie des opprimé.e.s en travail social de groupe », qui présente une expérimentation menée en 2019 auprès de jeunes adultes en situation de raccrochage scolaire, utilisant une démarche autobiographique en petit groupe (DAPG). Animée par des travailleurs communautaires dans un organisme jeunesse, cette approche s’appuie sur la pédagogie des opprimé.e.s de Freire et le travail social de groupe. Elle vise l’expression de récits de vie pour favoriser la prise de conscience individuelle et collective, malgré des défis liés à l’engagement et au contexte scolaire.

Quant à l’article « Qu’est-ce que t’as vécu dans la vie pour avoir le goût d’être TS? Soutenir la (re)construction du sens de l’engagement en travail social par l’autobiographie en petit groupe en contexte de formation initiale », il explore comment des étudiantes en travail social construisent le sens de leur engagement professionnel. À travers une démarche autobiographique en petit groupe et s’appuyant sur une approche phénoménologique et existentielle, la recherche révèle que le choix de carrière des étudiantes s’enracine souvent dans des expériences personnelles marquantes, mêlant souffrance, résilience et quête de sens. L’étude souligne l’importance d’intégrer ce type de démarche réflexive en formation initiale pour soutenir l’engagement durable et critique des futures travailleuses sociales.

En vous souhaitant une bonne lecture.

RÉFÉRENCES

Alary, J. (2009). Le travail social comme discipline pratique. Intervention, 131, 42-53. https://revueintervention.org/wp-content/uploads/2020/05/intervention_131_4._le_travail_social.pdf

Audet, S. et Rondeau-Robitaille, D. (2019). L’évaluation du fonctionnement social. Du quoi au comment. Presses de l’Université du Québec.

Chammas, G., Grenier, J. et Fay, R. (dir.) (2024). L’intégration de l’évaluation du fonctionnement social aux champs de pratique. Postures et processus en travail social. Presses de l’Université du Québec.

Grenier, J., Bourque, M. et St-Amour, N. (2016). La souffrance psychique au travail : une affaire de gestion. Intervention, 144, 9-20. https://revueintervention.org/numeros-en-ligne/144/la-souffrance-psychique-au-travail-une-affaire-de-gestion/

Loi modifiant l’organisation et la gouvernance du réseau de la santé et des services sociaux notamment par l’abolition des agences régionales. LQ 2015, c 1. Éditeur officiel du Québec. https://www.legisquebec.gouv.qc.ca/fr/document/lc/o-7.2

Loi modifiant le Code des professions et d’autres dispositions législatives dans le domaine de la santé mentale et des relations humaines. LQ 2009, c 28. Éditeur officiel du Québec. https://www.publicationsduquebec.gouv.qc.ca/fileadmin/Fichiers_client/lois_et_reglements/LoisAnnuelles/fr/2009/2009C28F.PDF

Office des professions du Québec (2021). Guide explicatif. Loi modifiant le Code des professions et d’autres dispositions législatives dans le domaine de la santé mentale et des relations humaines. Gouvernement du Québec. https://www.opq.gouv.qc.ca/fileadmin/documents/Publications/Guides/2020-21_020_Guide-explicatif-sante-rh-26-08-2021.pdf

OTSTCFQ (2011). Cadre de référence. L’évaluation du fonctionnement social. https://www.otstcfq.org/documentation/evaluation-du-fonctionnement-social/

OTSTCFQ (2012). Référentiel de compétences des travailleuses et des travailleurs sociaux

OTSTCFQ (2022). Vers une vision partagée pour l’enseignement de l’évaluation du fonctionnement social. https://www.otstcfq.org/documentation/vers-une-vision-partage-pour-lenseignement-de-levaluation-du-fonctionnement-social/